Un monstre dans le Lac
Tout avait commencé par un bel après midi d'automne. Un air frais et humide venait de se lever sur les forêts de Raven's Dust, faisant virevolter les feuilles mortes par-ci par-là qui allaient recouvrir le sol pour bien le préparer à son long sommeil, comme une couverture colorée et bien chaude.
Kerio était un petit homme de huit ans, plutôt petit pour son âge, avec une frange de cheveux roux en épis qui balayait ses yeux bleus. Deux petites fossettes creusaient ses joues rebondies d'enfant, et il faisait la joie de ses parents et ravissait les habitants de son village aux chaumières accueillantes.
Les parents de Kerio avaient aussi une petite-fille prénommée Alicia, une adorable gamine de quatre ans. Toute rousse comme son grand frère, elle le suivait partout sur ses petites jambes potelées, et Kerio se faisait un bonheur de s'occuper d'elle tant qu'il le pouvait, ses parents étant bien occupés aux champs.
Cet après-midi là, donc, Kerio avait emmené sa sœur vagabonder sur les rives du Lac des Soupirs. Le Lac était majestueux dans la lumière décroissante du soleil et la berge où se trouvaient Kerio et Alicia était habitée par des grenouilles et des libellules qui se cachaient dans les hautes herbes et les quenouilles, au grand plaisir d'Alicia qui jouait à essayer de les attraper.
Le Lac des Soupirs était surnommé ainsi à cause du vent qui faisait bruisser les herbes d'une façon particulière, et, la nuit, on pouvait réellement croire que le Lac soupirait d'aise sous la caresse du vent.
Kerio était donc étendu sur le ventre, les deux bras plongés dans l'eau jusqu'aux coudes et taquinait une petite tortue qui avait décidé de se reposer entre deux gros cailloux. Un peu distrait, il laissait son regard se perdre dans les bosses et reliefs de l'eau, souriant malgré lui au babillage incessant de la petite.
- Keeeeeeeriiiiiiiiiiioooo !
Kerio sursauta et dans sa hâte pour se relever, il se prit les pieds dans les quenouilles et se retrouva les fesses à l'eau, un peu ébahi, regardant Alicia qui avait les yeux fixés sur le lac et semblait sur le point de s'effondrer en larme.
Le petit garçon resta bouche bée en découvrant ce qui effrayait tant Alicia. Au milieu du Lac, une grosse tête mi-poisson mi-humaine sortait de l'eau avec une drôle de grimace… Avant d'éternuer violemment, troublant le calme de la surface de l'eau qui se brisa en milliers de petites vagues faisant peur à la tortue qui détalla sans demander son reste.
Comme Alicia hurla de peur une nouvelle fois, la créature ouvrit alors de grands yeux jaunes et fixa les enfants un instant… Son visage rouge était effrayant, autour de ses yeux poussaient de curieux petits tentacules orangés, le nez était gros mais humain, les lèvres aussi mais grosses et avancées comme celles d'un poisson !
Kerio, figé par la peur, s'attendait au pire, mais quelque chose de surprenant arriva… Les joues de la créature, pourtant déjà bien rouges, devirent plus foncées, presque cramoisies, et plouf ! La tête replongea sous l'eau.
Kerio se releva alors, attrapa sa sœur et parti au pas de course au village, terrorisé. Il alerta ses parents qui éclatèrent de rire, pensant que c'était encore une péripétie inventée par leur petit ange pour amuser la petite Alicia.
Dans son petit lit, ce soir-là, le petit garçon repassa sans cesse la scène, la peur ayant fait place à la curiosité. Le lendemain matin, il s'arma de courage et retourna près du lac, mais cette fois, il y alla seul.
Debout sur la rive, il regarda longuement la surface tranquille de l'eau, puis, prenant sa respiration, il plongea un pied dans le lac d'abord, puis le deuxième, et fit quelques pas jusqu'à avoir de l'eau jusqu'au cou. Puis il emplit ses poumons d'air, et mis sa tête sous l'eau, donnant une petite poussée avec ses pieds afin de prendre un bon élan pour sa nage vers le centre du Lac.
Il resta un long moment à scruter les profondeurs obscures du Lac, mais il ne vit rien. Kerio recommença le lendemain matin, ainsi que le suivant, et persista encore sept autres longues journées sans rien apercevoir.
Et un midi, alors qu'il commençait à penser qu'Alicia et lui avaient vu un mirage à cause des reflets sur l'eau, il la revit. À quelques brassée de lui, elle avait fait surface doucement pour ne pas l'effrayer, d'ailleurs elle devait avoir encore plus peur de lui que l'inverse, elle regardait sans cesse sur les côtés comme prête à fuir. Ils restèrent trois longues heures ainsi à se regarder, et il devint évident pour Kerio que la créature était un animal, et n'avait d'humain que des ressemblances.
Ils se séparèrent et chacun retourna chez soi, l'un dans sa chaumière, l'autre dans son lit d'algue et de corail.
Kerio et l'animal s'habituèrent ainsi l'un à l'autre pendant de nombreuses journées alors que la saison avançait… Kerio et la bête marine devenait rapidement amis et l'enfant passait de plus en plus de temps avec elle, ils étaient inséparables… Mais alors que le temps passait, certains villageois commencèrent à se demander ce que pouvait bien fabriquer le gamin, toute la journée au Lac. Alors un jour, un groupe d'adultes se réuni et se rendit au Lac, prétextant une partie de pêche.
Ils arrivèrent alors que Kerio était juché sur le dos de son compagnon marin, cramponné à son cou et tous deux filant à toute vitesse sur le lac. Les villageois furent pris d'horreur, les femmes hurlèrent en crispant une main sur leur bouche, et la mère de Kerio, qui était présente, s'effondra sous le coup de l'émotion.
Kerio quant à lui n'avait rien entendu de ce qui se passait sur la rive, et son rire cristallin emplissait l'air et le vent alors qu'il filait sur le dos de son ami comme d'autres sur le dos d'un cheval… Le merveilleux était palpable à qui savait regarder avec son cœur, mais ce n'était certes pas le cas des adultes regroupés sur la plage, et le père de Kerio fût le premier à décocher sa flèche, qui tomba dans l'eau à proximité de la créature. Celle-ci arrêta aussitôt sa course endiablée, et le rire de Kerio mourut alors que le garçonnet tournait la tête vers la berge. Les regards du père et du fils se croisèrent un long moment, celui du père débordant d'inquiétude, celui de l'enfant reflétant son incompréhension…
Tout se déroula ensuite très rapidement. Le père hurla aux autres de lui ramener son enfant, enragé devant cette créature inconnue qu'il ne comprenait pas. La peur aidant, ce qui restait de lucidité au groupe de la berge s'envola. Nul ne songea un instant qu'agir avec violence pourrait avoir de graves conséquences, et les flèches se mirent à pleuvoir.
La bête affolée se mit alors à nager de façon désespérée, ne pouvant plonger vers les profondeurs au risque de noyer le garçon, et ne pouvant non plus le désarçonner, car la créature avait un cœur pur et aimait tendrement son nouvel ami. C'est ainsi que l'un des bonds que l'animal faisait dans sa fuite les plaça directement sur la trajectoire d'une flèche aiguisée, qui alla se loger dans l'œil droit de la bête. Un cri de victoire s'échappa des lèvres de son propriétaire et chacun arrêta d'encocher et de tirer ses flèches mais… Mais une flèche restait encore dans l'air et les spasmes d'agonie de la créature du Lac la ramenait, encore une fois, sur la trajectoire fatale.
C'est ainsi que le petit garçon roux nommé Kerio mourut, percé de la flèche même de son père. L'enfant et la créature flottaient à présent sur l'eau qui était encore agitée et se teintait de plus en plus du sang des victimes, alors que le temps semblait passer au ralentit, l'horreur saisissant les villageois et le cri d'un corbeau déchirant l'épais silence qui s'était abattu. Des pleurs s'élevèrent alors du champ de quenouilles, et lorsqu'on en écarta le mur, Alicia fut découverte, prostrée et en larmes…
- Mais c'était un enfant ! , hoqueta la gamine.
La petite avait, elle aussi, un cœur pur et avait su voir en la bête marine un enfant prodigieux et enjoué, qui, curieux, avait accepté la différence de son grand frère Kerio au même titre que lui avait accepté la sienne. Au bout d'un moment les villageois finirent par comprendre leur erreur et se maudirent tous d'avoir réagit aussi rapidement sans chercher à comprendre. La famille de Kerio et Alicia déménagea très loin du Lac et on entendit plus jamais parler d'eux.
Le Lac conserva pour lui les corps des enfants et fut déserté pendant de longues années par les gens du village et leurs enfants. Puis, lorsque cette histoire ne fut plus qu'un lointain souvenir, les rives chaleureuses du Lac redevinrent attirantes pour tous, et on raconte depuis ce temps-là, qu'en automne, à la tombée du jour, en plissant les yeux dans la lumière du soleil qui se reflète sur le lac, on peut entrevoir une ombre sur l'eau, qui rappelle étrangement un petit garçon sur le dos d'un gros poisson… Il semblerait même que parfois, le vent qui souffle dans les environs transporte le rire de Kerio, faisant vibrer en chacun son cœur d'enfant, comme pour rappeler qu'il est mauvais de se fier à ce qu'on peut voir en premier…
Contes et Légendes, Livre 1, page 44.
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Par : Macraan, le 01 septembre 2005 à 00:00