Le Code des Braves. Première partie.
LE CODE DES BRAVES
Première partie.
Moi, Meytrocle, fils de Praximus De Panthènes, né le 13 Mercurie de Joulthel en l'an 477 Après la Guerre Céleste à Galeggmaar, j'étais à Shonham alors que l'Humanité entrait dans le sixième siècle des Prophéties. Les pères de nos pères avaient connu les petites gens dont l'étendue du Pouvoir et la connaissance du Mystère étaient grandes. Notre époque connaissait de grandes ténèbres mais nous étions de ceux qui pensaient que l'Histoire des Hommes attendait ses Héros. Aussi nous décidâmes de montrer La Voie pour une nouvelle Chevalerie. Je vais relater ici les évènements qui se produisirent le jour de la Bataille sur les Plaines du Déshonneur et le Code que j'ai prononcé sur le mont Bolgir car je sais que les Dieux ne m'offriront pas l'immortalité dans ce monde.
Le jour de mon vingt-troisième anniversaire j'arpentais les plages sud de Shonham. Je menais une colonne de cinq cents hommes, nous nous nommions : Les Chevaliers. Deux années auparavant, contrairement à nos semblables nous avions abandonné l'art de l'équitation et avions cessé de monter les étalons arakéens. De la sorte, nous fûmes invités mes pairs et moi, à la Cour du Seigneur Anxenathon Mur de fléaux, Roi des hommmes centauriens. Les Siens dominaient la surface de Shonham et n'avaient pour Ennemi que Strassatelle, l'Impératrice Tisseuse. Notre amitié avec le peuple centaurien et notre respect pour leurs enfants nous valurent une alliance hospitalière fort juste. Il serait possible de parler plus longuement des liens amicaux qui nous liaient aux centauriens mais ce n'est pas l'objet de ce livre.
Le Nord Est grondait et nous attendions tous l'arrivée promise des Anciens Vers. Placés à l'embouchure de la Vivifiante, nous avions reçu les navires de Honbrhak qui apportaient avec eux des armes de NorGarak. Nous nous rendîmes avant l'été près des plaines du Déshonneur où nous bivouaquâmes en attendant la saison de Joulthel, là où le vent du Nord amène son souffle chaud jusqu'au milieu de l'archipel. D'après Leynast le Sage Borgne, les Ecailleux de Soufre allaient entamer leur période nuptiale séculaire et comme à chaque fois, la célébrer par un raid meurtrier sur les terres du Sud, en faisant leur première escale sur Shonham. Exténués par un vol de vingt jours, ils en profitaient pour dévorer les juments de nos amis. Le zéphyr joulthelien allait les inciter à faire ce voyage de feu et de sang.
Leynast ne s'était pas trompé, mais, le dix de Joulthel, nous ne fûmes plus les seuls près des plaines du Déshonneur.
Nous vîmes un essaim à l'horizon se détacher des monts Trorz et Bolgir. Mes hommes pensèrent à un orage soudain qui s'annonçait par sa noirceur. C'était en réalité l'armée ailée de cette race de démons que les superstitieux appellent "Faucheurs de Vie". Ils semblaient comme des corbeaux d'acier dans les cieux, virevoltant, excités et criant. On eu dit des spectres drapés avec les entrailles des abysses. Ils étaient le quadruple de nous et nous étaient visiblement hostiles. Leur nombre et leur présence occultaient jusqu'à une partie du ciel. Nous ne comprenions ni leur apparition, ni leur comportement démoniaque. Une nuit passa sans que la lune ne nous soit visible. Les hommes prièrent les quatre Frères.
Le lendemain à l'aube, la Bataille ne commença pas car une autre arrivée survint avant que je ne puisse donner l'ordre d'attaquer.
Une voile de lumière se déploya sur nos têtes, rafraîchissante et scintillante : la race séraphine se présenta au complet sans que nul d'entre nous ne l'ait appelée. Ces surprenantes personnes semblaient faites de nuages, de plumes et de lueurs. Nos prières avaient-elles résonné aussi loin ? Nous aurions dû être charmés par la manifestation d'un si prodigieux phénomène or il n'en fut rien ; en reconsidérant le tableau général que peignait ce théâtre de guerriers, nous ressentions tous les plus funestes pressentiments.
Alors les hommes comprirent qu'après cela rien ne serait plus comme avant.
Tandis que j'envoyai, d'une hâte peu contrôlée, des messagers chez les centauriens afin de trouver des interprètes puisque aucun d'entre nous ne parlait la langue des humanoïdes ailés, des éclaireurs du ponant annoncèrent des déplacements importants à l'ouest et au nord. Le zénith du 12, il me fut clair que je n'allais plus être celui qui déciderait du début de cette bataille.
Le soleil n'était pas encore déclinant lorsque, menées par les seigneurs Mordenthal, Gwengad, Beltigan et Stonecrest, les milices des Duchés s'avançaient avec vanité sur notre flanc. En rangs serrés, arborant les couleurs criardes de leurs terres fertiles, ils chevauchaient en promeneurs stoïques et disciplinés. Je me méfiais de ces hommes instables et ambitieux qui se perdaient en politique depuis des années sans se trouver un roi et qui ne connaissaient du combat que la chasse aux monstres ou la répression de serfs indociles ou braconniers. Ils avaient voyagé avec leurs gens en grande diligence et sans provision…
Je fus bien en peine de répondre à mes hommes sur la raison de ce défilé. Mais j'appris d'un arbalétrier nord-arakéen que ses chefs suivaient pieusement un mage convainquant soi-disant assailli de visions divines ; son nom était « Dalian Hod ». Tous pensaient qu'ils trouveraient grâce à lui, ici, celui qui serait leur futur souverain... Curieuse époque où les hommes traversaient les mers sans manger dans l'espoir de se débarrasser comme d'un devoir, de ce qui leur restait de leur Liberté.
Nos réflexions n'eurent pas le loisir de se développer plus en propos ; du nord venait une incroyable suite sans fin de lignes de Ratoïdes aux étendards présentant les os croisés sur fond de lunes vertes et violettes. Les passages incessants des cohortes et des hordes faisaient onduler les lignes brisées du relief. Ces troglodytes à face de rat étaient si nombreux qu'ils donnaient au mont Trorz l'aspect d'un manteau de bronze et de cuivre rutilant. Leur accoutrement militaire leur donnait l'aspect d'insectes belliqueux mais leurs poils bruns et roux trop longs dépassaient des cuirasses et des chemises de mailles ternies, si bien qu'il offrait un spectacle à la fois grotesque et inquiétant. Un général pointilleux aurait passé une vie entière à passer en revue cette troupe infinie claudiquant, râlant et défroquée qui traînait derrière elle des parasites des profondeurs, l'haleine écoeurante d'une taupe, et un artisanat martial hasardeux qui aurait surpris le moins déraisonnable des orques. A quel appel avaient-ils répondu ? Jamais nous ne les avions vu en dehors de leurs souterrains. Avaient-ils, fouisseurs qu'ils étaient, creuser jusqu'au cœur de la terre ? Poursuivis par les flammes des Enfers, ils seraient remontés dans le monde où marchent les Hommes ?
Bien qu'habitués à guerroyer contre les dragons, mes hommes, dont certains descendaient, comme moi, des premiers chevaliers dragons, commencèrent à montrer des signes d'inquiétude. Nous fûmes obligés d'envisager le rapport numérique de la situation vue de notre côté : mille séraphins, deux mille hommes pour chaque Duché, et nous... En face, entre quarante et cinquante mille de ces "Skraugs"... Plus ces démons au nombre de deux mille.
Sans compter l'arrivée inexorable des Anciens Vers, nous allions vers une inévitable défaite.
Prenant connaissance de la situation dans laquelle nous nous trouvions, le Seigneur Anxenathon Mur de fléaux mobilisa son peuple, et plus rapide que le vent, il nous envoya l'ensemble de ses étalons centauriens. Sa garde personnelle mena le galop sur la moitié de l'île afin de nous retrouver. Tous les hommes présents virent alors la splendeur de la civilisation centaurine quand, dans un orage poussiéreux qui dura une heure alors et fit tomber le crépuscule de l'avant dernier jour, vinrent se ranger à nos côtés, en multipliant nos forces par trois, les milliers de sujets d'Anxenathon. Les centaures avaient senti leur règne incontesté menacé par des ennemis inattendus et inconnus. La Bataille n'avait toujours pas commencé et les Plaines du Déshonneur n'avaient déjà plus d'herbe à leur surface. Tout ce que Shonham comptait de valide comme centaure venait de fouler de ses sabots le lieu de ce qui allait être la plus grande bataille de la mémoire humaine.
J'appris plus tard que les légions orques de la réincarnation du Rassembleur auraient dû débarquer si elles n'avaient été interceptées dans les galeries par les minotaures de Douganor, l'allié des Premiers Esprits. Les arachnides de la Tisseuse furent les seules absentes : Strassatelle était en train de reconstituer sa cour, décimée par les charges centaurines du dernier hiver.
Il ne manquait plus que les dragonides.
Et ils vinrent. Par flots tourbillonnants.
Plus nombreux encore que ce que les mémoires humaines avaient pu imaginer.
Ils ridiculisèrent par leur nombre la flottille ailée des Faucheurs. Leurs flammes transformèrent le mont Bolgir en volcan, et leurs ailes firent s'abattre les ténèbres sur la terre. Le ciel fut pris dans un couvercle vivant, mouvant, de feulements et de météores ailés. Les Grands Vers planaient parmi les nuages lointains, offrant la fresque saisissante d'une explosion figée, tournant lentement sur elle-même, où chaque particule redoutable et mortelle suivait la trajectoire d'une spirale, plus rapide à mesure que l'altitude baissait, plus féroce à mesure que la cible se rapprochait, annonçant l'impact titanesque des demi-dieux écailleux sur les mortels. Il n'y avait pas d'entrechoquements dans les attaques de ces prédateurs : les humains étaient écrasés comme de la bouillie sous le pilon.
Nous répétâmes les formations défensives à chaque clair de lune dont nous pûmes profiter. Nous dormîmes peu, l'air ne sentait plus que la transpiration froide et le musc électrisé.
Le Jour de la Bataille vint comme un roi sous les traits d'un vieillard bossu ; aucun homme ne le vit se lever. L'aurore fut absorbée toute entière dans cette concentration insensée d'hommes, de créatures, d'armes et d'armures. Les crocs, les griffes, les écailles, les cornes, les mailles, les plaques, les écus, les pavois, les haches, les hallebardes, les lances, les faux, les arcs, les épieux, les épées... Il planait dans l'air la force impalpable et insidieuse du Destin et elle nous dévastait car, d'une étrange manière, les dés semblaient déjà jetés sans que nul oeil n'en ait vu le résultat.
Le paysage résonnait des clameurs des combattants, comme la respiration haletante d'un monde en guerre. Le brouhaha général faisait porter votre attention sur votre dernier sens sur le point d'être étouffé : la vue. Le sol n'était que fer, jambes, écus de bois et lances, où que je porte mon regard. Au-dessus des rangs ennemis, hérissés d'armes d'hast, je pus compter un casque au mètre. Au-dessus de toutes les têtes, se jouaient des danses massives d'essaims assourdissants de volatiles énormes et rapides, aux reflets d'argent sombre. De temps à autre, un rugissement terrible prévenait qu'un lézard géant allait fendre l'air à quelques mètres de votre crâne, vous plongeant dans l'ombre totale quelques secondes.
Dans chacune de nos poitrines battait un coeur différent. Chaque coup qu'il donnait était nouveau. Chaque coup qu'il donnait était compté sous les traits d'un nouveau sentiment.
Plus que jamais nos mains étaient serrées sur nos armes.
La sueur nous coulait déjà autour des sourcils sous les heaumes.
Un défi inimaginable était servi pour les hommes que nous étions. Car, plus que de penser à vaincre, il allait falloir survivre à une mêlée d'au moins deux jours, en n'ayant que sang, fer et poussière pour seuls repas.
C'est quand nous vîmes le ciel s'ouvrir dans des éclairs de feu que nous comprîmes que La Bataille avait commencé, mais sans doute avait-elle déjà commencé depuis plusieurs heures.
Une vibration nerveuse et paroxystique semblait avaler l'espace dans un rythme meurtrier, comme le miaulement prolongé d'une lame faisant résonance après avoir frappé une targe, cette impression amplifiait et réduisait vos perceptions, au point que mon crâne subissait ce qu'il pensait être des coups de marteaux quand il ne s'agissait que de mes tempes palpitantes, en fusion.
Pire que de m'être fait arracher mes propres bras et mains, je fus privé rapidement de mes lieutenants. Alors que nous repoussions la troisième charge de Skraugs qui venaient de se jeter sur nous, deux couples d'Anciens Vers, bien que blessés, plongèrent par surprise sur mes hommes les plus proches. J'aurais été tué si le Ver qui m'avait happé dans sa gueule avait eu une dent de plus. Je fis une chute de la hauteur d'une chaumière et j'en perdis mon plastron dont les sangles sautèrent. Par chance macabre, des cadavres amortirent le coup et m'évitèrent de me broyer des vertèbres.
Me voyant survivant mais attaqué, le gros de mes hommes ripostèrent et se réorganisèrent autour du commandement dont il ne restait plus qu'une poignée de fidèles. Je songeais alors que les pertes devaient être terribles chez nos alliés qui n'étaient ni entraînés ni équipés dans le combat contre les dragonides. Et la cavalerie des duchés devait servir d'amuse-bouche aux hôtes de Fielazur.
Aucune manoeuvre n'était envisageable après ce premier choc et la disparition des mes éléments de coordination.
Les initiatives étaient fortement limitées car les mouvements de masse étaient rendus impossibles par la proximité des unités alliées et ennemies et la mêlée qui se généralisait à l'ensemble des Plaines du Déshonneur.
Le bataillon du Duché de Beltigan avait deux unités sur mes arrières, c'est-à-dire environ deux cents hommes et j'appris par eux, après quatre heures de lutte à occire des rats de deux mètres de haut, que des événements de nature à déterminer le sort de La Bataille étaient survenus.
Des dragons renégats, inspirés par Pourpréclat et Griffenoire, avaient rejoint les rangs de la coalition humaine. Peut-être suite à une trahison qui avait frappé les Duchés des Quatre Frères dont le sens et la portée m'échappaient. Mais il s'avérait que la bonne nouvelle était surtout à mes yeux que les forces en présence s'annihilaient, alors qu'auparavant nous étions purement et simplement promis à l'extermination après un fatidique encerclement.
Cette nouvelle distribution des rôles et des forces survenait après une demi-journée de combat qui avait pris l'apparence pour nous d'une résistance effarouchée dans sa première moitié, et d'un désespoir murmuré dans son second acte.
Acquérir enfin la certitude que nous n'allions pas être encerclés et pouvoir apercevoir cette frontière vague de groupes d'armures qui s'emmêlent et qui nous tenaient lieu de front, étaient pour mes Chevaliers, les arguments qui permettaient à leurs nerfs de tenir bon face aux « Skraugs » qui prenaient un plaisir frénétique et pervers à démontrer leur goût pour le cannibalisme et la chair humaine de nos camarades tombés. Sanguinolents et boueux, les veines vides, les entrailles saupoudrées de poussières, ils nous crachaient dessus les morceaux à moitié digérés de nos compagnons… Je reçus des parties de cartilage dans l'œil gauche et j'eus bien du mal et du dégoût à m'en débarrasser, tant la salive et la morve collaient et me débecquetaient.
Les muscles des bras me brûlaient de douleur. La fatigue était celle d'un bûcheron qui aurait entrepris, seul, de couper une forêt d'arbres. Après les deux premières heures de mêlée, je n'étais plus capable de soulever assez haut mon épée pour l'asséner correctement sur mes agresseurs. Alors, je troquais ma loyale lame contre deux épieux, délaissant aussi mon pavois. Fixés dans mes gantelets, je lançais mes piques perforantes aux gorges de l'ennemi. La chemise molletonnée que je portais près du corps, et qui était à nue après la perte de mon plastron, fut méconnaissable sitôt quelques moulinets un peu trop efficaces sur des cervelles adverses imprudentes.
En prise dans une lutte fratricide, les ailés, et devant le risque de foncer sur les leurs, nous laissaient dans une paix précaire. Si une telle expression peut avoir du sens dans pareilles circonstances.
Approchant, en ce qui nous concernait, la quatrième heure de mêlée, il nous sembla repousser légèrement les légions opposées, du moins, contenir les précédents débordements. Nous eûmes quelques minutes de répit tandis que les archers ducaux délivrèrent sur notre front les salves protectrices de leurs dernières flèches. Nous aurions eu le goût de vider nos outres à ambroisie si nous n'avions pas alors été, pour quelques instants, les témoins de ce carnage impitoyable. Comme sous l'effet d'un sort nécromantique, les jadis verdoyantes et fleuries plaines du Déshonneur avaient été métamorphosées en vaste étang poisseux de mares sanglantes dans lesquelles se débattaient des monstruosités hystériques entourées de restes de chairs et de peaux plus ou moins apparentes. A masquer ainsi les traces d'humanité des corps de nos frères tombés, à nier la dignité des vies offertes, la boue revêtait une étonnante cruauté qui le disputait à la violence des traits acérés qui s'abattaient en pluies cinglantes sur ce qui se dressait encore à la verticale.
D'après ce que disaient les hommes du Duché, la trahison survenue avait été trop précipitée. Les vrais alliés s'étaient alors révélés, et contre toute attente, cette information avait fait basculer des forces modérées qui étaient entrées dans le déroulement du conflit et en avaient changé la durée comme peut-être le résultat.
Voilà ce qui était de piper les dés du Destin, la tromperie révélée allait se retourner contre l'auteur du plus mauvais tour de passe-passe qu'aient connu les Dieux... après le piège d'Obéron de la Guerre Céleste.
Note du scribe : « Les Quatre Frères » est une expression de cette époque qui désigne Artherk, Ogrimar, Lothar et Gluriurl.
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Par : Macraan, le 03 février 2006 à 00:00