C'est avec un certain réconfort que je reprends ces notes dans ce crépuscule qui monte au soir de ma vie. Même si le père supérieur jurerait que c'est une offense à Artherk de posséder de telles notes, il y a des moments qui me confortent dans la décision que j'avais prise alors que j'étais un tout jeune prêtre d'Artherk. L'histoire de cette femme en fait partie. J'étais alors prêtre dans les quartiers pauvres de Silversky, aidant les nécessiteux du mieux que je pouvais, ce qui était rarement suffisant malheureusement. Je me souviens encore de la venue de cette femme. Elle était vêtue simplement, comme une servante ou je ne sais quoi, et voulait se confesser de ses pêchés. Je l'ai naturellement invitée dans l'isoloir et voici l'histoire, car ses pêchés étaient une véritable histoire, qu'elle me raconta.
Je fus surpris d'apprendre qu'elle ne s'était jamais confessée et que, malgré ses vingts ans révolus, n'avait jamais parlé à un prêtre. Pourtant, elle m'expliqua qu'elle désirait vraiment obtenir le pardon de notre Seigneur Artherk. Elle allait se marier le lendemain et voulait décharger sa conscience des actes commis durant son ancienne vie.
Elle était née dans une pauvre famille de la cour des miracles. Elle avait peu de souvenirs de ses premières années, à part un visage de femme souriant et le souvenirs des privations les plus diverses. Son premier vrai souvenir date de sa septième année, lorsque pour une raison qu'elle ignorait, ses parents ont été victimes d'un règlement de compte comme il en arrive parfois dans ces quartiers très pauvres. Les criminels exécutent généralement la famille entière, pour éviter des vengeances ultérieures et pour prouver leur détermination. De plus, ce procédé donne des exemples clairs à ceux qui seraient tentés de se révolter contre ce système criminel. Toutefois, aussi bizarre que cela puisse paraître, et d'ailleurs elle me raconta que ça l'avait également frappée, elle ne fut pas tuée. Elle regarda juste son bourreau dans les yeux avec ses petits yeux innocents de gamine de sept ans, et, étrangement, cela sembla réveiller une fibre paternelle dans le coeur oublieux d'Artherk de ce criminel.
Non seulement il l'épargna, mais la prit sous sa protection et elle rejoignit sa maison. Nul doute que l'éducation qu'il lui donna alors laissait à désirer, et elle me raconta de bien tristes, ou drôles c'est selon, anecdotes sur ses premières années dans le milieu des criminels de Silversky. Toutefois, il parut rapidement que cette éducation n'avait pas que des désavantages. Laissée libre très souvent, elle se forgea un caractère bien trempé et, sous l'impulsion même de son « père » adoptif, elle commença vers l'âge de 11 ans à faire quelques menues rapines. Elle m'énuméra une longue liste de crimes (principalement des vols) commis soit pour son protecteur, soit pour son bien-être, ou tout simplement pour embêter les riches marchands de la capitale qui n'avaient que faire du sort des pauvres qui survivaient dans la cour des miracles. Chose impensable pour une femme, elle réussit à se faire reconnaître de ses pairs et put jouir somme toute d'une vie relativement agréable et indépendante. Car c'est ainsi que la lie de la société se jauge : non pas sur des préjugés ou sur le sexe, mais sur les actes et les promesses tenues.
Toutefois, elle finit par attirer les regards, pour son bien et pour son mal. Certains la courtisaient alors qu'elle n'avait pas quinze ans, et d'autres avaient des vues moins avouables encore. Son père la protégeait encore et nul ne put la toucher sans son accord, et il ne le donna à personne. C'est à cet aveux que je compris que son « père », qu'elle n'avait pas nommé, devait être Rassab, le chef de la Guilde des Ténèbres de Silversky. Nul autre pouvait assurer la protection d'un individu à ce point-là. Grâce à cette protection, à ses capacités remarquables et également à son insouciance d'adolescente, elle réussit certains coups de maître. Elle m'avoua avoir réussi à entrer dans la guilde des marchants et leur avoir dérobé des trésors en or et diamants. Elle m'avoua également avoir du tuer pour sa vie, car la vie d'un voleur pris sur le fait ne vaut pas grand chose. Elle le regrettait amèrement mais je ne pense pas qu'elle ait eu beaucoup de choix dans ces affaires. Grâce ses actes, elle s'éleva bien haut dans la hiérarchie de la Guilde. Sans deux événements fortuits, elle n'aurait pas été devant moi ce jour là, à me raconter sa vie.
Le premier, c'est l'amour. Gloire à Artherk si les flèches de l'Amour ont pu transpercer ce coeur qui aurait très bien pu ne jamais les recevoir! Une nuit, alors qu'elle osait un autre vol dont elle avait le succès, dans les chambres même du château du Roy, elle fut surprise par un passant. Celui-ci tenta de l'arrêter et dans la bagarre qui s'ensuivit, leurs regards se croisèrent et ils stoppèrent tous les deux : l'Amour avait frappé. Elle reprit rapidement ses esprits et parvint à se dégager et à s'enfuir, non sans un regard en arrière. Piégée dans ce sentiment, elle chercha à revoir ce passant, et elle le retrouva effectivement. C'était un nobliau de quelque importance à la cour du Roy et ils ne tardèrent pas à tomber follement amoureux l'un de l'autre. Toutefois, elle n'était pas libre et le savait fort bien.
C'est sur ces entrefaits que le deuxième événement prit place : les soupirants éconduits de la belle vinrent chercher querelle à son père et au terme d'une rixe brutale, il fut assassiné. Privée de sa protection mais aussi de son mentor, sa vie, et sa vertue, étaient en danger au moment même où elle hésitait sur le chemin à suivre.
L'Amour eut raison de ses doutes et accepta la demande en mariage de ce nobliau. Elle m'avoua l'aimer de tout son coeur et vouloir oublier sa précédente vie, et c'est pour cela, pour que sa vie ne soit pas oubliée, qu'elle était venue sous la protection de notre seigneur Artherk. Je lui répondis que si l'amour guidait ses décisions, alors Artherk la protégerait et qu'elle serait pardonnée pour ses actes.
Je sus peu après qu'elle s'était mariée le lendemain de sa visite. Mais je n'ai pas eu de nouvelles par la suite. Qu'Artherk l'accompagne car c'est une enfant de l'Amour malgré ses actes répréhensibles.
Extrait des Mémoires du Père Garoat
Une note en bas de page est griffonnée d'une main différente :
Elle aurait été assassinée peu après son mariage dans son lit nuptial, sans que son mari se réveille, avant le matin. Nul ne trompe indéfiniment la Guilde des Ténèbres.
Par : Septime, le 01 août 2006 à 00:00