« Au nom du Roy, ouvrez! »
Les coups ébranlèrent violemment la porte de la masure. Les yeux gonflés de sommeil, les cheveux en bataille, Berthun rassura son épouse d'une main sur l'épaule, puis alluma une bougie au foyer, au centre de la pièce. Des mouvements sur le sol indiquaient que les enfants faisaient également les frais de la diplomatie des soldats. Emma prit le dernier-né sur son sein, pour le rassurer, et éviter que la nuit ne soit encore interrompue.
D'un geste las, Berthun fit sauter le loquet de la porte. Le visage fermé, il contempla l'étonnant équipage qui se tenait devant lui: deux gardes, un clerc, et un officier des colonies... Que diable venaient-ils faire ici?
L'officier s'approcha:
« Êtes-vous Berthun Seldon, père de Keltis Seldon, valet de Lord Stonecrest? »
« KELT...! »
Emma réfréna le cri qu'elle allait pousser, pour ne point réveiller son enfant. Cependant, toute trace de sommeil avait disparu de son visage. Il n'exprimait plus que l'angoisse d'une mère dans l'attente de son aîné.
« Répondez! Êtes-vous... »
« Oui, oui, oui, c'est moi, l'interrompit Berthun. Qu'y a-t-il? Il lui est arrivé quelque chose? »
Le clerc s'avança alors, la mine sombre, tenant un petit coffret de bois, et dit à voix basse:
« La colonie de Stonecrest nous a envoyé ceci hier, accompagné d'un pli. Ils vous annoncent que votre fils est porté disparu depuis près de cinq mois aujourd'hui. Cela fait longtemps qu'ils ont abandonné les recherches, mais... Enfin, aujourd'hui, ils ne pensent plus qu'il y ait d'espoir. Voici ses effets. »
Blanc comme un linge, Berthun saisit machinalement le coffret qu'on lui tendait. Il pouvait sentir le regard incrédule d'Emma peser sur ses épaules.
« Nous avons décidé de lui remettre, à tire posthume, l'étoile de l'Océan, ajouta le clerc. C'est une des plus hautes distinctions de la Marine Royale. La cérémonie aura lieu demain. Bonne... Euh... Toutes mes condoléances, Monsieur. »
Berthun resta un moment figé, face à la porte de bois. Puis, comme s'il avait vieilli de dix ans en quelques secondes, il se retourna, très lentement. Keltis... C'était impossible, pas lui!
« Que se passe-t-il, papa? » demanda Irina, à peine agée de cinq ans, et le corps déjà marqué par une vie de labeur. Ses grands yeux noirs le fixaient, tremblottants, comme deux puits de douceur dans lesquels il aurait voulu plonger.
« Rien... rien, rien, retournez vous coucher, nous parlerons demain. »
Emma attendit quelques minutes que les respirations se calment, puis, serrant toujours son enfant contre elle, vint s'asseoir près de son mari. Les dents serrées, les yeux humides, tous deux ne savaient que faire, que dire pour se réconforter. Keltis... Même parti depuis presque sept ans, il semblait toujours habiter les murs.
Puis, doucement, tout doucement, comme s'il nettoyait le corps de son fils pour son dernier voyage, il ouvrit le coffret. Un sanglot le submergea, mais la main d'Emma, posé sur la sienne, l'encouragea à continuer. Un pendentif, cadeau pour son départ... Une boussole cassée... Quelques croquis d'îles, de bateaux... des lettres de ses amis, celles de sa famille, pour son anniversaire... La fleur séchée qu'Irina voulait tant lui envoyer. Et... Et toutes ces lettres? Que venait-elles faire ici? Scellées de sa main, adressées à... Willie?! Cette garce qui l'avait tant moqué, qui riait de lui à la première occasion? Mais que pouvait-il bien lui raconter?!
Berthun passa le doigt sous le bord du papier pour le décacheter, puis hésita... Ne fallait-il pas que tout cela reste secret? Mais Emma, se collant contre lui, dissipa ses doutes. Après sept ans de quasi ignorance, ses parents ne méritaient-ils pas de connaître enfin leur fils, et son histoire?
Dans le murmure des respirations, le cachet fit un petit bruit sec en heurtant la table. Comme une bouteille que l'on ouvre, pour accueillir un inconnu...
Par : Équipe Mémoria, le 15 août 2006 à 00:00