Devant les ruines du château de Lord Stonecrest, deux hommes imposants attendaient, une torche à la main. Les épées ceintes à leurs côtés, et leurs mines peu amènes, les auraient presque fait passer pour des brigands. Les quelques fumerolles qui s'échappaient encore de l'amas de pierres, le pourpre du couchant, venaient renforcer l'ambiance de lendemain d'apocalypse qui règnait sur la cité de Stonecrest. Au-delà des remparts, à la lueur des brasiers funéraires, quelques fossoyeurs improvisés nettoyaient le champs de bataille des créatures de cauchemar qui y avaient laissé la vie. Entre les hommes en armes et les cadavres, entre les flammes et l'ombre, quelques femmes accompagnées d'enfants ou de jeunes garçons, défilaient dans une lente procession devant la ligne de corps sans vie. Posés à même le sol, enroulés dans un linceul provisoire, ceux-ci témoignaient de la violence des combats. Ici ou là, une mère, une soeur ou une épouse tombait à genoux. Certaines hurlaient à s'en arracher l'âme, d'autre restaient figées, blanches comme le drap mortuaire, de longues larmes coulant sur leurs joues. Nul n'est égal face à la Faucheuse...
Longeant les remparts de la ville, Barsch Oldelert, les vêtements encore tachés de sang, les cheveux en pagaille, jettait un oeil distrait à ce triste spectacle. De toute apparence, son esprit est resté accroché quelque part, dans le château, pendant que la bataille faisait rage. D'un pas lent, les épaules lourdes, il s'approcha des deux colons.
« Vous avez ce qu'il faut? »
Montrant d'un geste de l'épaule torches et cordes, les hommes hochèrent la tête.
« Bien, allons-y »
D'un pas décidé, Barsch avança de quelques pas, puis se retourna.
« Quoi? Qu'y a-t-il? »
« Ben... Avec Orgus, on se demande... Pourquoi retourner là-bas? Y'a plus rien... »
Les yeux de Barsch semblèrent s'enflammer subitement.
« Vous étiez à l'incendie du château, vous deux, non? »
« Ben, oui... c'est pour ça... »
« Alors vous l'avez vu vaincre Sult, vous l'avez vu se dresser et vous regarder! Vous savez qu'il vivait quand le donjon s'est écroulé! Croyez ce que vous voulez, mais moi, je veux être sûr de sa mort! Et, tant que je vivrai, je ne quitterai pas cette île sans en être certain! De plus... »
Il tira une vieille clé en os de sa besace.
« Cette chose m'inquiète suffisamment pour que je veuille savoir ce qu'elle ouvre, si au moins c'est toujours accessible. Maintenant venez ».
Orgus et son compagnon, soit qu'ils aient été convaincus de leur mission, soit, plus vraisemblablement, qu'ils aient pensé que plus vite ça serait réglé, plus vite ils seraient rentrés, lui emboîtèrent le pas.
Après quelques minutes de marche, les trois hommes firent face à la crypte. Les torches allumées et les épées tirées de leurs fourreaux, l'exploration commença. Tout ce qu'il restait du château, c'était son sous-sol, et encore: les couloirs étaient transformés en un véritable dédale de souterrains par les tonnes de gravats qui s'y étaient déversés. À chaque bruit suspect, à chaque craquement du bois, la petite équipe s'arrêtait et tendait l'oreille, afin de savoir si l'éboulement qui les menaçait constamment allait finalement arriver.
Après près d'une heure de recherches, de blocs de pierre escaladés, de couloirs où il fallait ramper, Brasch arriva finalement dans une pièce miraculeusement intacte, ou presque. Dans le champ de ruine qui les entourait, cette salle semblait presque irréelle, et même ses deux compagnons ouvrirent de grands yeux.
De taille moyenne, le plus intrigant était le puits qui trônait au milieu. Un gros bloc de pierre avait entamé le parapet, mais c'était sans doute la seule chose qui ait été détruite ici. Barsch fit un tour rapide: hormis le boyau par lequel ils étaient entrés, le puits était la seule issue. Les gravats avaient obturé tous les autres couloirs.
« Bien. Je vais descendre. Je ne vous oblige pas à me suivre, je ne pense pas en avoir pour très longtemps. Quand vous sentirez deux coups sur la corde, remontez-moi. »
Ses compagnons hochèrent la tête en silence, puis posèrent leur matériel, dos au puits. S'ils s'y étaient pris autrement, ils auraient peut-être pu sauver Brasch. Ils auraient sans doute aperçu que la pierre sur laquelle il venait de poser le pied n'était plus très stable, et qu'il n'aurait jamais le temps d'attacher sa corde au gros bloc. Ils auraient peut-être pu le rattraper au dernier moment... S'ils ne s'étaient pas retournés.
Mais tout ce qu'ils virent, alertés par le bruit de la dégringolade, fut une poignée de poussière qui coulait dans le puits.
Lentement, ils s'approchèrent.
« Oh?! Brasch? Ça va? »
Un silence sinistre leur répondit.
« Brasch? Vous allez bien? Pas trop de mal? »
Toujours aucune réponse.
Les deux hommes, un peu gênés, se regardèrent bêtement un instant, puis se tournèrent de nouveau vers le puits.
« Bon, on rentre? »
Orgus opina de la tête. Ramassant leur matériel, l'air penaud, les colons partirent dans le sens inverse. Puis, sortis de la crypte, Orgus s'arrêta.
« On devrait peut-être prévenir les gardes, quand même, non? »
S'ils ne s'étaient pas retournés... Ou si, simplement, il étaient restés une dizaine de minutes de plus, ils auraient entendu Brasch se réveiller. Ils l'auraient entendu appeler à l'aide, puis lancer une volée de jurons, et finir en les insultants copieusement. Une fois bien défoulé, celui-ci fit l'inventaire de ses blessures. Quelques contusions, des coupures, mais, plus gênant, une cheville foulée. Impossible toutefois d'essayer de remonter le puits dans cet état.
Avec peine, s'aidant des bras, il se releva et parvint à se mettre debout. Sa torche brûlait toujours, à quelques mètres, et la clé en os était bien à sa place, dans sa besace. À cloche-pied, il commença à avancer. La pièce dans laquelle il se trouvait semblait déserte, mais un mauvais pressentiment le tenait sur ses gardes. Et puis... Il y avait cette forme sombre, au bout de la salle. Une sorte de grosse boîte, qui l'intriguait. Au bout de douloureux efforts, il parvint enfin à s'accouder à la pierre. C'était une construction étrange, à peine plus longue qu'un homme, assez large. Mais le plus étrange, c'était cette fente, sur le dessus. Brasch avait déjà vu cette forme quelque part... Fébrilement, il sortit la clé en os de sa besace.
Si Orgus et son compagnon étaient restés un peu plus longtemps, ils auraient sans doute entendu un cri de terreur à glacer le sang, et une voix sépulcrale prononcer ces mots:
«" Qui ose troubler mon sommeil? Je devrais vous écraser comme le vulgaire moustique que vous êtes!»
À de nombreuses lieues de cette triste ville qui pansait ses plaies, une famille de paysans en costume du Donartherk s'était regroupée dans une salle de l'Académie de la Marine Royale à Silversky. Massés autour du père, qui regardait une médaille étoilée, tous avaient de longues larmes qui leur coulaient dans les yeux. Et tous, dans leur coeur,se posaient la même question « La mort de Keltis a-t-elle au moins servi à quelque chose? »
Par : Rédaction, le 03 octobre 2006 à 00:00