Je n'aurais jamais cru coucher par écrit ce qui modela ma vie.
Je n'aurais jamais cru tomber dans ce genre de mièvrerie, mais puisque le temps fait son œuvre sur moi comme sur les autres, pourquoi ne pas raconter maintenant ce qui a tant fait courir de rumeurs sur mon dos.
Raconter la trahison de Shadeen.
Raconter la honte du clergé d'Artherk.
Raconter une Foi. Ma Foi.
On m'appelle Damien, Damien le damné. Je ne dévoilerai pas mon âge, parce que ce n'est pas ce qui importe ici. Ce qui importe, c'est la Foi, et la Foi se propage par les exemples, par la prêche, par les actes.
Contrairement à ce qu'on peut croire lorsqu'on est du côté des moutons d'Artherk, non, je n'ai pas eu d'enfance malheureuse. J'ai eu une existence tout à fait normale jusqu'à mes vingt ans, alors que je prononçai mes vœux devant mes frères et sœurs artherkiens. Si j'avais étudié en moine toute mon adolescence, c'est que mes parents, fertiles et lubriques, avaient eu une dizaine d'enfants dont j'étais l'avant-dernier. Les aînés ayant déjà reçu entre eux la plus grande partie des terres familiales à leur mariage, les filles ayant été dotées généreusement et envoyées chez leur mari, il ne restait plus grand chose pour les derniers.
Un de mes frères parmi les plus jeunes se vit confié à la Garde Royale où il ne fit pas long feu, emporté par une mauvaise fièvre qu'il contracta je ne sais comment.
Un autre fut envoyé travailler pour un marchand local, j'ai entendu dire qu'il a vécu une vie banale, avant de mourir lui aussi d'un cœur faible, dans sa cinquante-troisième année. Mais, tout ceci est futile.
Lorsque ce fut mon tour, on m'envoya étudier pour devenir prêtre, parce qu'un prêtre dans la famille, ça faisait toujours bien. Sous la tutelle des prêtres, je passai donc tout mon temps dès ma cinquième année d'existence, et ce, jusqu'à ma vingt-sixième, à étudier, apprendre les psaumes, prier Artherk, écouter les confessions, m'engager toujours plus loin sur le chemin de la lumière.
Comme j'avais développé un intérêt prononcé pour toute l'histoire de nos terres, on m'autorisa, à l'aube de mes vingt-quatre ans, à aller étudier dans les bibliothèques royales. Je passais là mes jours et une partie de mes nuits, dévorant tous les grimoires, traités, manuels qui me tombaient sous la main. Le savoir m'habitait, et mon âme en voulait toujours plus.
Qui aurait pu soupçonner un bienveillant jeune prêtre d'Artherk ? Mes lectures ne s'arrêtèrent pas aux rayons poussiéreux accessibles à tout bon citoyen, elles me poussèrent à m'aventurer dans les rayons plus sombres de la cave, là où se trouvaient les livres contenant ce qu'on ne voulait pas voir exposé en public. Personne ne m'en empêcha puisqu'il était normal pour un gardien de la Foi d'être instruit en tout.
Ce fut dans cette bibliothèque, à la lueur d'une chandelle que ma Voie me fut révélée, enfin. J'avais prononcé mes vœux depuis quatre ans déjà, par normalité plutôt que par Appel. Non que ma vie ne me plaisait pas, elle me semblait seulement dénudée de sens, trop ordonnée.
Par mes lectures, j'entrevoyais certaines possibilités. J'entrevoyais un pouvoir accessible. Une mièvrerie remplacée par des valeurs fortes, des gens non plus faibles, écrasés par une religion soporifique, mais engagés, renversant l'ordre établi, libérés d'un carcan moralisateur, pacificateur. Le pouvoir, la force à mes pieds. À nos pieds. Éduquer les fidèles, leur apprendre à penser par eux-mêmes, les pousser à la révolte.
Par la Terreur, la Douleur, le Chaos.
Tout détruire. Et reconstruire.
Évidemment, le changement fut vite repéré. Mes sermons étaient enflammés, virulents, la haine grondait en moi, alimentée par ma ferveur, comme un orage amassant ses forces avant d'éclater de toute sa violence.
Mes supérieurs n'aimaient pas ce que je devenais. Ils me disaient égaré sur la voie du doute, la voie du malin.
Heureusement, un événement inattendu modifia la donne.
Une étrange grippe, cette année-là, fit des ravages chez nous. Plusieurs prêtres et élèves périrent dans d'atroces souffrances, ce qui m'enchanta bien que je ne le montra pas. L'Archevêque Herko, en poste à ce moment-là, un homme très vieux et affaibli par la maladie, ne pouvant occuper ses fonctions, je me retrouvai, à vingt-quatre ans, propulsé évêque d'Artherk, officiant en SilverSky.
Personne pour me surveiller, personne pour m'interdire quoique ce soit. Mais j'avais appris la prudence, conscient que le poste que j'occupais me plaçait en position plus que cruciale si je voulais continuer mon œuvre. Mes sermons se calmèrent, mes actes s'accomplirent en secret. Amadouer, convaincre, tromper, tout ça pour le Chaos, tout ça pour la Gloire d'Ogrimar.
La plupart des autres prêtres étant occupés dans les temples, ou au chevet des malades, je recevais confessions et conduisait les messes. Bientôt plusieurs roturiers s'étaient détournés des terres de Raven's Dust pour coloniser StoneHeim, à la recherche d'un certain jeune homme, Julian, qui m'avait contacté en secret. Le Maître servait le Chaos, le Chaos était ma volonté, je servais donc le Maître.
Les lunes s'écoulèrent, j'entrais dans ma vingt-cinquième année. L'Archevêque Herko était revenu en poste et cherchait sans cesse à me prendre en défaut. Je décidai donc de l'éliminer. Froidement, efficacement.
Un poison, préparé par une sorcière de renom qui sévissait dans les parages, et le tour serait joué.
Jeune homme, bouillant de haine et de vigueur, je fis, avec une passion teintée de violence, de Shadeen la Dague, une voleuse que j'avais rencontrée, ma maîtresse. Notre relation dura quelques lunes. Voleuse experte et pleine de ressources, elle était parfaite, et aussi vile que je pouvais être retors. Elle m'obtint ce que je voulais, dérobant pour moi un poison foudroyant et effrayant à une sorcière vivant quelque part sur StoheHeim, une certaine Mithanna Snowraven.
J'avais en outre eu accès à un ouvrage qui la tentait grandement, Les Chroniques de l'Apocalypse, que j'avais pu lire rapidement avant de voir le livre disparaître mystérieusement des rayons.
L'Archevêque empoisonné fut enterré religieusement, j'étais appelé Monseigneur partout où je passais, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais Shadeen, ma compagne dans le crime, ne cessait plus de me harceler pour me convaincre de lui copier ce que je savais des Chroniques, voir de trouver et subtiliser l'ouvrage à qui le possédait.
Comme je refusais, occupé que j'étais à parfaire mon travail, Shadeen devint peu à peu folle de rage, sans que je m'en rende compte.
Puis un soir, alors que j'étais dans mon bureau, des Gardes cognèrent à ma porte et me brandirent une autorisation à fouiller mes appartements sous le nez. Apparemment, quelqu'un leur avait fait savoir que j'avais dans mes affaires une fiole à demi pleine du poison même qui avait tué Herko, facilement reconnaissable, car il causait des douleurs inimaginables et avait des effets uniques, donc identifiables. Le genre de truc qu'un Évêque d'Artherk ne garde pas chez lui.
Les Gardes étaient sceptiques, mais avaient une mission, aussi ne se méfièrent-ils pas lorsque je les laissai entrer, m'écartant de leur chemin et me plaçant avantageusement près de la porte. Alors qu'ils fouillaient, de-ci, de-là, je sorti de leur étui deux dagues fixées à chacun de mes avant-bras (au cas) et je leur en lançai chacun une entre les omoplates, puis je m'éclipsai. Je ne savais pas si mon tir avait été mortel, tout ce que je voulais, c'était un peu de temps. Je savais qu'ils trouveraient la fiole, je l'avais stupidement gardée au cas où j'aurais d'autres gêneurs à éliminer.
Shadeen m'avait trahi. Doublement trahi. L'homme, et l'esprit. Je la haïssais.
Le clergé était en ébullition, ma tête fut mise à prix, ma fuite faisant preuve indiscutable de ma culpabilité. La traîtresse s'était volatilisée, se réfugiant si j'en crois ce que j'ai entendu ensuite, sur Arakas, où elle a finit par s'amouracher d'un voleur au service des ténèbres, un certain Kalastor.
La honte dévorait le cœur des Artherkiens, qui avaient été dupés pendant tout ce temps par un assassin, un traître à Artherk, un Fidèle d'Ogrimar.
Malgré la défaite, j'avais réussi à semer le chaos, et la Terreur dans le Royaume qui ne savait plus s'il était sécuritaire, dans un clergé où la Foi vacillait d'avoir fait confiance sans voir la vilenie.
Je rejoignis rapidement les forces du Maître sur StoneHeim, servant un temps sous les ordres de Mordenthal, mais il devint rapidement évident que ma force n'était pas dans mes bras, mais bien dans ma parole. On me renvoya donc, quand j'eus environ trente ans, sur Raven's Dust, vivant dans la forêt, épiant, accostant, guidant les âmes en quête des Ténèbres.
Évidemment, je ne rate, depuis, aucune occasion de faire du mal au Clergé Artherkien, qui me fit la chasse pendant longtemps, avec violence, et aussi à mon ancienne amante, Shadeen la Dague, voleuse au cœur de pierre.
Chaque jour qui passe je loue le Maître, je récolte offrandes et recrues en Son nom, je le prie que le Chaos arrive enfin, que la Terreur et la Douleur étreignent les Infidèles, ces sots qui refusent de voir la Vérité.
Ici s'achève l'histoire banale, mais véridique, de la vie de Monseigneur Damien, dit Damien le damné, Évêque Ténébreux parmi Ses enfants.
Gloire à Ogrimar.
Moi,
Monseigneur Damien, Fidèle du Sanglant
Projet d'équipe développé par Liyn
Par : Liyn, le 03 octobre 2006 à 00:00