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La Ville et ses secrets
Le Soleil lançait ses derniers rayons de pourpre et d'or au dessus des toits de Lighthaven. Comme une fine poussière scintillante, les étoiles s'allumaient peu à peu, et la Lune faisait apparaître paresseusement sa face ronde dans le ciel d'encre. Dans les douces lueurs du crépuscule, la population de la Baronnie s'en rentrait tranquillement chez elle, éreintée par la journée qui s'achevait. Les rues devenaient de plus en plus désertes, et les ombres, en s'allongeant sur le sol, enveloppaient la bourgade d'une fraîche langueur. L'automne, déjà bien en route, remplissait les rues de feuilles mortes, rendait le froid de la nuit plus piquant. De-ci, de-là, aux fenêtres, on pouvait voir les chandelles s'allumer, les enfants raviver les braises du foyer, le pain doré dans le four. Devant le temple, les jeunes novices profitaient d'un instant de répit dans leurs prières pour courir et jouer, sous le regard sévère et martial des sentinelles. Les cris et les éclats de rire feraient tôt d'avertir un prêtre au regard courroucé et au crâne dégarni, qui se chargerait de les faire taire bien vite. Peu à peu, les torches des rues furent allumées par la Garde, comme un écho aux étoiles d'argent du ciel. Au loin, la tour des mages lançait ses flèches vers la nuit, ses vitraux et ses meurtrières scintillaient elles aussi, sous les pulsions de mana générées par les locataires. Le chemin qui y conduisait, un gué accessible uniquement à marée basse, recouvert de varech, miroitait comme une route mystérieuse vers un château menaçant. Au bord de la rive, un petit nuage de fumée, ballotté par la légère brise, s'accrochait désespérément au fourneau de sa pipe. À l'autre bout de la tige, deux fines lèvres aspiraient tranquillement les vapeurs du tabac. La paire d'yeux brillants qui les surplombait ne quittait pas le chemin, repérant les rochers, les endroits glissants, les trous d'eau, les étendues de sable collant.

Assis sur un rocher trop petit, les genoux à hauteur de la poitrine, Fulrad fumait distraitement. Son esprit vagabondait entre le travail de ce soir et l'altercation qui l'avait opposé à un jeune voleur, plus tôt, dans la Ville. Égoïste, radin, aux limites du narcissisme, Fulrad était réputé pour s'occuper davantage de son tas d'or que de ceux qui avaient besoin de son aide. Il passait souvent une nuit ou deux, enfermé dans sa chambre, à compter scrupuleusement les nombreuses pièces dans son coffre, à les briquer, les frotter, les astiquer, pour qu'elles luisent de tous leurs feux. Ce genre de tâche, qui l'absorbait parfois au point de ne même plus entendre les alertes des gardes, le réjouissait au plus haut point. Quant à son attrait pour l'or, il lui avait valu le surnom de « Dragon », que bien des jeunes recrues trouvaient usurpé au vu de ses rares faits d'armes.

Un peu plus tôt dans la journée, la Ville s'éveillait doucement. Le crépuscule approchait petit à petit, c'était l'heure où les rues fourmillaient. Ici, un individu louche, le visage dissimulé sous l'ombre d'une capeline, poussait d'un air las la porte de sa chambre. Dans son dos, un jeune homme au visage trop beau pour être honnête s'étirait paresseusement, les yeux encore lourds de sommeil. Surineurs, brigands, souteneurs, assassins, maîtres chanteurs, contrebandiers, détrousseurs, tous se croisaient dans une relative indifférence, trop affairés à préparer leur équipement pour la nuit, ou à veiller sur leur butin de la journée. Régulièrement, un mouvement dans l'ombre, un scintillement inhabituel, révélait la présence des gardes, qui, sous l'autorité des Maîtres Voleurs, veillaient à préserver un équilibre précaire. La plupart des individus correspondaient au profil de l'individu suspect, du type louche, ou de l'homme malhonnête et, de fait, cette impression se confirmait bien souvent. Tous cependant avaient un point commun: leur tête était périodiquement mise à prix par les autorités royales, et leur avenir en dehors de la Ville ne tenait souvent qu'à l'écart qu'ils pouvaient creuser à la course avec un garde. Les chambres changeaient régulièrement de propriétaire, dès que le précédent était retrouvé pendu, écartelé, décapité, brûlé vif, ou émasculé pour les moins chanceux d'entre eux. Parfois, lorsqu'ils avaient capturé un locataire de grand renom, ou simplement pour se passer les nerfs, les juges royaux prenaient un malin plaisir à mélanger les sentences. Tous les habitants de la Ville vivaient avec une épée suspendue au-dessus de leur tête, ce qui provoquait régulièrement des frictions. L'un ou l'autre des participants était souvent retrouvé suicidé d'un couteau dans le dos, tombé sur son carquois dans les escaliers, étouffé sous son oreiller en raison d'un sommeil trop lourd, empoisonné en confondant le pot de miel avec celui de ciguë... Si jamais l'altercation devenait trop importante, alors les gardes intervenaient, sans faire de différence. Une fois les trouble-fête calmés d'une façon ou d'une autre, les traces étaient effacées, la foule reprenait son chemin, et deux noms étaient rayés de la mémoire collective. La Ville engloutissait ceux qui ne lui survivaient pas.

Un peu plus tôt donc, Fulrad était joyeusement en train de compter son tas de piécettes, afin de vérifier si aucune d'entre elles n'avait eu la malheureuse idée de vouloir lui fausser compagnie. Il avait déjà organisé son travail, posant ça et là sur son bureau des piles dorées ou argentées, quand quelques coups sonnèrent à la porte. D'un air agacé, il jeta un rapide regard, puis, espérant que le visiteur ficherait rapidement le camp, il reprit sa tâche. Une pièce, une autre, une autre, et trois qui font dix, il notait soigneusement son calcul sur un parchemin déchiré. Il allait continuer au verso lorsque les coups se firent à nouveau entendre avec bien plus d'insistance. Le regard noir, l'air plus renfrogné qu'un ourson que sa mère a oublié de lécher, il alla ouvrir la porte d'un coup sec. Au fond de lui, il maudissait le charpentier qui l'empêchait d'envoyer ladite porte dans le nez de ses visiteurs.
« C'pourquoi? » Maugréa-t-il.
Face à lui, un adolescent, vêtu de la panoplie du parfait novice, tenait dans ses fins gants de cuir un parchemin qui ressemblait à une longue liste de noms. Le visage poupin et le regard peu assuré en disaient long sur son espérance de vie limitée.
« Vous êtes bien Fulrad? » demanda le jeune garçon.
« Ouais, c'est moi, grinça l'intéressé, mais là je suis occupé, gamin, alors dis-moi rapidement ce que tu veux »
« Oh c'est bien simple, je viens vous voir pour cette histoire, vous savez, de cotisation pour l'achat de matériel commun pour la Ville, qui permettrait d'encadrer les nouveaux arrivants et les novices et de... »
« NAN! »

Le cri coupa le jeune homme dans sa phrase, juste avant qu'une main ferme ne le saisisse par l'épaule, le fasse tourner sur lui même, et qu'une botte de cuir ne le pousse dans la ruelle. Quand il se retourna, il ne vit plus que la porte de bois, encore vibrante d'une fermeture brutale.
« Assisté, moi quand je suis arrivé ici on m'a pas.... » Le murmure se perdit entre les lèvres de Fulrad. Cette interruption dans son activité favorite l'avait particulièrement énervé, et il ne se sentait pas le courage de tout reprendre. L'esprit encombré de qualificatifs peu élogieux pour le jeune voleur, il enfila son baudrier et sa cape. Sa besace dans une main, il embrassa une dernière fois la pièce du regard, puis se mit en route.

À présent, assis sur son rocher, il se sentait un peu gêné. De plus, sa pipe s'était éteinte depuis longtemps déjà, et le parfum du tabac froid lui emplissait la bouche. Certes, le novice ne méritait pas un accueil aussi froid, mais bon, ça lui ferait les pieds, au moins. Non, le plus gênant était que l'incident s'ébruiterait sans doute. Comme il n'était pas particulièrement en bons termes avec les Maîtres Voleurs, ça ne l'arrangeait pas du tout. Il suivit un instant du regard les cendres du tabac qui s'envolaient puis, comme elles tourbillonnaient devant son objectif, il se décida enfin à partir. À la lumière de la tour des mages, les jambes légèrement ankylosées, il s'engagea sur le chemin humide. Cette affaire finirait bien par se tasser, la Ville en avait vu d'autres...

Il y a des jours comme ça où, sur Althéa, il ne fait pas bon être un novice. À Lighthaven, tout d'abord, Lucain s'était heurté à la vive résistance d'une armure de plaque, surgie au milieu de sa course. La sentinelle n'avait fait que ronchonner et pester contre les mages, puis s'en était allé continuer sa ronde. La robe de Lucain, en revanche, était à présent couverte de boue, et le panier qui contenait tous les ingrédients pour son maître gisait à quelques pas. Toutes les courses étaient à refaire, et cela l'avait mis en retard. Maître Alcilon détestait le retard, et le lui avait bien fait sentir.
« ... et donc, Disciple, vous effectuerez la préparation classique de ces dagues. Je veux qu'elles soient chargées en mana et prêtes à être enchantées dès la première heure, demain. »
Lucain poussa un long soupir, puis accepta. La tâche n'était vraiment pas compliquée, mais particulièrement fastidieuse. Quinze dagues à préparer... Il en aurait pour la nuit, c'est sûr.
« Oui, maître... Au fait, j'ai nourri votre chouette, pour vous faire gagner du temps. Elle a l'air de beaucoup aimer le mou de veau. »
Le jeune novice avait dit cela d'un ton empreint d'une légère crainte, car, s'il espérait ainsi calmer son maître, il se doutait que sa stratégie manquait tout de même de finesse.
« Ma chouette? Ma chouette?! Combien de fois faudra-t-il, Disciple, que je vous répète que ce n'est pas une chouette mais un Grand Duc! Pour la peine, vous nettoierez sa cage ce soir! »
Le rouge de la robe du Mage semblait lui être monté au visage, et ses yeux lançaient plus d'éclairs que ses expériences ratées. Il ouvrit la porte de l'atelier, franchit le seuil d'un grand pas décidé, puis, au dernier moment, se retourna.
« Et le mou de veau, c'était pour mon dîner! Incapable! » Lança-t-il avant de claquer la porte avec violence.
Décidément, si même les chouettes et les veaux s'en mêlaient, il ne survivrait pas à cette journée...

Les soucis de la Ville s'étaient complètement envolés. Son esprit était totalement tourné vers la tâche qu'il était en train d'accomplir. Les doigts serrés sur la pierre humide, les pieds nus de Fulrad se posaient doucement sur les prises qui parsemaient la muraille. La tour des mages avait été construite, à leur demande, sur une petite île un peu à l'écart du rivage. Bien contente de se débarrasser du danger et de l'odeur des expériences magiques, les autorités de Lighthaven s'étaient empressées d'accepter. Trop heureux de voir leurs souhaits se réaliser, les mages s'étaient alors dépêchés de faire construire. Mais, au milieu de toute cette diligence, personne ne s'était dit que la proximité de la mer aurait peut-être ses inconvénients. Depuis la construction, l'humidité, le vent, le sel, tout cela attaquait quotidiennement les murs de la tour, qui offraient à présent des niches parfaites pour que les mouettes y fassent leur nid, ou pour que les pieds de Fulrad y prennent appui. Comme les deux parties se rejetaient mutuellement la faute, il n y avait pas de raison que la dégradation des murs s'arrête. Tous, volatiles rieurs comme voleurs, trouvaient cette situation bien pratique, et ne faisaient aucun effort non plus pour la voir changer.

À force d'efforts et de glissades plus ou moins contrôlées, Fulrad finit par atteindre la fenêtre d'un laboratoire. Comme il s'y attendait, celle-ci était entrouverte, et la pièce légèrement éclairée. D'une rotation du bassin, il se retrouva à l'intérieur. L'oreille tendue, les yeux plissés pour essayer de distinguer quelque chose dans la demi-pénombre, il attendit sans bouger, le temps que les battements de son coeur résonnent moins fort à ses tympans. Une fois calmé, les pieds à nouveau plongés dans ses bottes de cuir fin, il commença son exploration. Régulièrement, ses mains saisissaient un objet doré ou brillant sur les tables et les étagères, et venaient le placer dans sa besace. Le tout était de les déposer délicatement dans le fond du sac, et de bien les caler les uns contre les autres, pour qu'ils ne fassent pas de bruit.
Visiblement, Fulrad se trouvait dans une sorte de bibliothèque, encombrée de quelques appareils curieux dont le fonctionnement lui échappait totalement. Sans doute une annexe d'un laboratoire, où les sorciers venaient préparer rapidement une expérience, relire un rituel, ou qui sait quoi d'autre. C'est ce qui était gênant avec ces intellectuels, on ne savait jamais très bien ce qu'ils faisaient. Quoiqu'il en soit, la récolte semblait plutôt bonne, et le tas d'or de Fulrad allait sans doute grandir de façon substantielle au matin. Tant mieux, au moins il ne se serait pas donné toute cette peine pour rien. Une fois le tour de la bibliothèque terminé, le voleur poussa doucement une porte, et se retrouva soudain face à deux grands yeux jaunes, qui l'observaient avec une lueur de curiosité...

Dans les académies de magie, la coutume, pour évaluer le niveau d'un élève, était de regarder ce qu'il est en train de faire. Plus cela paraissait compliqué, plus l'on supposait que sa maîtrise de la mana est avancée. Cela expliquait souvent l'effort que font les mages à faire des démonstrations alambiquées et encombrées d'effets visuels tout à fait inutiles, mais tellement impressionnants. En l'occurrence, préparer des dagues et les charger de mana pour un enchantement rapprochait l'élève du niveau zéro des arcanes. Il suffisait en effet de répéter les mêmes gestes, les mêmes formules, sans aucune personnalisation, et sans même une étincelle pour épater la galerie. C'était dire l'ingratitude de cette tâche.

Lucain était justement en train de se dire qu'il n'arriverait jamais à intéresser la petite novice du quartier nord s'il continuait à végéter à ce niveau. Il posa la douzième dague dans le coffret, puis en saisit une autre. Son esprit vagabondait entre les formules incantatoires, les brumes du sommeil et certaines images d'une jeune apprentie que son maître aurait sans doute violemment réprouvées. Enfin, répétant à mi-voix le rituel de charge de la dague, il sombra dans une légère somnolence. Au moins, dans le monde de ses rêves, pouvait-il s'imaginer en Grand Maître des Arcanes, capable de tenir la vie de milliers de gens entre ses doigts. Il prenait surtout un malin plaisir à imaginer Maître Alcilon lui servir à son tour son dîner, une serviette sur le bras, sa maudite chouette en train de lui crier de se dépêcher. Ensuite, il se lèverait, splendide dans sa robe d'archimage, et l'air assuré, prendrait tendrement le bras de la douce Juliane, afin de les téléporter dans son appartement. Là, enfin au calme, elle se pencherait à son oreille, et d'une voix dégoulinante de sensualité, lui dirait « HOUUU, HOUUUUUUUU! HOUUU, HOUUUUUUUUUU! »

"Foutue chouette de malheur, pesta Fulrad, je n avais vraiment pas besoin de ça." Le Grand Duc l avait regardé pousser doucement la porte et, inquiet de le voir se rapprocher de sa mangeoire, avait décidé d'appeler à l'aide le jeune mage, endormi à la table de travail. Fulrad l'avait repéré depuis longtemps, et pris ses précautions. Sur la pointe des pieds, genoux légèrement fléchis, il avançait, plus silencieux qu'un chat. Sa fouille méticuleuse du laboratoire était rythmée par les respirations profondes du novice. Sans cet emplumé gigantesque, tout ce serait bien passé. Un instant paralysé par la surprise, Fulrad se mit à courir aussi vite qu'il pouvait, gêné par sa lourde besace.
De son côté, Lucain ne comprenait pas grand chose. Il était tranquillement assis à dormir, sa dague dans la main, quand Dagulf, le Grand Duc, s'était mis à hululer frénétiquement. L'esprit embrumé, il s'était tout à coup retrouvé face à une forme sans doute humanoïde, la tête cachée sous une capuche, immobile au milieu du laboratoire. Les ombres semblaient couler autour de lui, dissimulant certaines parties de son corps. Puis, la forme s'était mise à courir vers la porte de la bibliothèque, ce qui lui semblait stupide puisqu'elle était sans issue. Il se leva difficilement, tenant toujours sa dague, puis se dirigea, moitié courant, moitié trébuchant, vers l'annexe. Il fallait savoir si ce n'était qu'un rêve, ou l'un de ces maudits voleurs qui aurait eu l'audace de venir jusqu'ici.
Lucain franchit le seuil en se frottant un oeil du bout des doigts, comme pour en faire tomber les derniers grains de sable que le marchand aurait pu y déposer. Lorsqu'il ouvrit enfin les paupières, il aperçu la forme, à cheval sur la fenêtre, un gros sac sur le bas du dos. Plus par instinct et par peur que par réflexion, il se remémora rapidement ses cours de télékinésie. Au même moment, sous les ordres que son esprit lançait, la dague fila de sa main et vint se nicher en un éclair entre les côtes de Fulrad.

La forme dégringola de la fenêtre, et alla s'écraser en bas, sur le sable.

Une chose était sûre, ce n'était vraiment pas son jour. D'abord le jeune voleur, ensuite la chouette, et enfin ce mage qui lui avait fait un mal de chien en lui envoyant cette dague. La douleur lui avait déchiré la poitrine, et il avait glissé, effectuant une chute qu'il avait espéré maîtriser à l'origine. Son corps s'était lourdement écrasé sur le sable humide, envoyant à son cerveau mille nouvelles pointes brûlantes de douleur. Il avait une cheville foulée, si ce n'était cassée. Son bras droit pendait mollement à son côté. L'épaule était sans doute déboîtée, mais comme ses nerfs l'informaient qu'on les écrasait avec une pièce de métal chauffée à blanc à chacun de ses mouvements, il n'avait pas le courage de regarder. Il essayait de respirer pour pouvoir se calmer et contrôler ces vagues qui parcouraient son corps de l'intérieur. C'était vraiment infernal, et il n'était pas au bout de ses peines. Rentrer à la Ville n'allait certainement pas être une partie de plaisir.
Un genou à terre, en s'aidant de son bras valide, il se mit debout. Chaque inspiration lui donnait l'impression que l'on jouait du tambour sur ses côtes. Il fit quelques pas, trempé de sueur, perdu dans un océan de douleur. Sur le gué pour rentrer à Lighthaven, il finit par s'écrouler. Son corps refusait de faire un pas de plus, les ordres ne se rendaient même plus à ses jambes, déchirés sur les lames de rasoirs qui lui tailladaient les nerfs. Il ressentait une sensation curieuse, comme si son corps n'était plus qu'un réceptacle pour son esprit, qu'il ne pouvait plus le commander. En revanche, les sensations lui parvenaient sans aucun problème, et il affinait seconde après seconde sa connaissance de la souffrance. Il avait toutefois gardé un minimum de conscience, l'esprit tourné vers la seule chose qui ne l'ait jamais maintenu en vie. Ses pensées étaient d'abord dirigées vers sa besace, puis vers son tas d'or, là-bas, à la Ville. Dans un sursaut, il se dit que la dague ne devait vraiment pas être ordinaire, pour qu'il souffre ainsi. S'il avait pu se regarder de l'intérieur, il aurait vu ses poumons brûlés, son coeur également attaqué par la chaleur intense qui s'était dégagée au moment de l'impact. La dague encore chargée d'une grande quantité de mana, pulsait doucement, indifférente à l'agonie qu'elle suscitait. Elle avait remplit sa mission et attendait patiemment, inerte, qu'on lui ordonne autre chose.

Fulrad se retourna sur le dos. La bouche ouverte dans une grimace de souffrance, il essayait de reprendre son souffle. Il était couvert de sueur, l'eau de mer de la marée montante l'entourait doucement, continuait son chemin sans se soucier de l'âme qui s'apprêtait à partir. La poitrine du voleur, sanguinolente, lui arrachait un gémissement étouffé à chaque mouvement. Son esprit, lui, toujours tourné vers l'or, les bijoux, qui l'attendaient dans sa chambre. Une respiration, un déchirement, une épée de feu lui ouvrait le ventre. Les pièces, la richesse, le pouvoir! L'eau de mer entoura sa cheville d'une étreinte glacée, tandis que le sel attaquait sa cheville brisée. Le doux miroitement doré de la lumière sur son coffre ouvert, la paix qui l'emplissait dès que son regard se posait sur ce butin patiemment amassé. Une autre respiration, mille griffes qui vinrent lui arracher les organes, dans une farandole morbide. La profondeur des gemmes et des pierres précieuses, dans lesquelles il courait se réfugier, se créer son univers de douceur et de chaleur, de joie, tout ce qui lui avait manqué dans sa jeunesse. Une inspiration, une couronne de lave entoura son crâne, la douleur explosa dans ses yeux. Son enfance, sa mère, le travail, la pauvreté, et l'or, l'or, qui lui aurait permis de changer tout cela à l'époque, l'or qui lui aurait donné le pouvoir de la sauver, l'or qui répare tout... Un mouvement de la poitrine. Dans tout son corps, la chaleur intense de la douleur livrait un combat titanesque à l'eau glacée qui le recouvrait de moitié à présent. Son tas d'or, qui restera là-bas, inutile, tant de richesses qu'il n'aura jamais pu utiliser. Les diamants qui auraient racheté son enfance... Dans un hoquet, Fulrad inspira une dernière fois, le corps tendu vers cette ultime prise d'air, cette volonté inébranlable et presque absurde de survivre, alors qu'il n'y avait plus aucune chance. L'effort déforma son visage, les dents serrées, l'esprit broyé par la douleur.

Si Lucain avait suivi le voleur, il aurait vu, au moment où celui-ci allait expirer, la dague se mettre à luire doucement. Des filaments de mana entourèrent le corps, le couvrant d'une douce lumière azurée. Fulrad, sans comprendre ce qui se passait, voyait en cela la main de l'unique personne qui l'ait aimé, et qui venait le chercher. Puis brusquement, corps et lumière disparurent.
Il aurait fallu se trouver au même moment dans la Ville, pour y voir dans l'une des chambres, la même lueur faire reculer les ombres. Une sorte de sarcophage lumineux apparu puis s'éteint. À sa place, le corps d'un voleur, une dague plantée entre les côtes, une épaule et une cheville brisées, les vêtements trempés d'eau de mer, était apparu. Fulrad, toujours concentré sur sa dernière inspiration, vit apparaître devant lui les étincelles cuivrées et dorées des pièces qu'il chérissait tant. Son dernier geste fut d'en saisir une poignée, tandis qu'il articulait doucement, d'une voix rendue presque enfantine, à l'attention de la seule personne qui l'ait jamais aimé: « Maman, reviens... » .
Les murs de la chambre recueillirent alors son dernier souffle.

Bien des années s'écoulèrent ensuite. Les Voleurs tachaient de comprendre comment Fulrad avait pu être assassiné d'une si étrange façon, Lighthaven et sa tour des mages continuaient à se perdre dans les brumes océanes, le soleil et la lune poursuivaient sans se lasser leur ballet autour d'Althéa. Un matin cependant, Lucain alla prendre sa place dans son bureau. Le novice maladroit avait cédé la place à un mage médiocre, qui avait gagné sa place de superviseur d'étage uniquement par flatterie et par ambition. Comme beaucoup de gens incompétents, il prenait un malin plaisir à rudoyer ses subordonnés, et à les menacer de sanctions exemplaires. Bien entendu, il ne s'agissait que de paroles en l'air, de piques mesquines destinées à lui polir l'ego.

Un matin donc, après avoir inspecté rapidement son étage, il s'assit dans le large fauteuil qu'avait occupé maître Alcilon, puis étendit les jambes, les pieds posés sur son bureau. L'aurore lançait ses rayons roses par la fenêtre, la fraîcheur du matin se prêtait idéalement à un petit somme, avant de s'attaquer à son travail. Il ferma ses paupières, et sentit curieusement le contact froid d'une lame sur sa gorge.

« Salut, l'ensorceleur », murmura une voix éraillée dans son dos. Il n'avait pourtant vu personne dans son bureau en entrant...
« Alors, mon joli, tu vas m'écouter bien calmement... Tout d'abord, tu vas rester bien gentiment assis dans ton fauteuil, et ensuite, tu vas baisser ces petites mains sur les accoudoirs... voilà... »

Deux sangles de cuir lui entourèrent les poignets en un clin d'oeil.

« Bien... Dis-moi, mon mignon, tu ne voudrais pas que tes chefs soient mis au courant de tes visites régulières à La Féline Pourpre, n'est-ce pas? »

Comment pouvait-il savoir? Lucain avait pourtant pris ses précautions à chaque fois qu'il y avait mis les pieds. Certes, ces derniers temps, la fréquence de ses incursions dans la maison close s'était accrue, mais enfin quand même... Il se jura sans trop y croire de ne plus y remettre les pieds, avant de répondre d'une voix mal assurée:

« N-non, Monsieur... »
« Parfait, alors je crois qu'on va pouvoir s'entendre. Tu vois, mon agneau, il y a bien longtemps, on a eu un meurtre chez nous. C'était vraiment curieux, la façon dont est mort ce type. Il était trempé d'eau de mer, il avait une dague de l'académie de magie plantée dans le corps, et pourtant, il n'aurait jamais pu faire le voyage suffisamment vite, vu son état... Alors, tu vois, ça fait beaucoup de questions, et nous, on n'aime pas trop les mystères, à la Ville... tu vois ce que je veux dire? »
« Oui, oui, bien sûr, mais qu'est-ce que je... »
« J'y viens, justement. Ça nous a pris du temps pour comprendre ça, mais tu vois, la dague, elle ressemblait beaucoup à celles que vous enchantez, ici... Alors, tu vois, mon p'tit gars, peut-être bien que la dague avait un pouvoir, et que d'une façon ou d'une autre elle a fait en sorte que notre ami se retrouve là où il était... Et ça, mon mignard, c'est toi qui va t'en assurer. »
« M-mais, mais c'est impossible, il y a des cent... »
« Tut-tut-tut, mon gentil, pas de fausse modestie. Un superviseur comme toi, ça doit bien savoir faire ça. Et sinon, ça doit connaître ceux qui savent. Alors, débrouille-toi. On repassera dans deux lunes, et t'as intérêt à avoir fait des progrès. »


Les sangles de cuir se détachèrent, puis la dague s'éloigna. Lucain resta un long moment paralysé, puis il se retourna brusquement. Bien entendu, il n'y avait derrière lui que sa bibliothèque, et ses livres à la couverture usée. Sans la piqûre du sang qui circulait à nouveau dans ses mains, il aurait cru avoir rêvé.

Deux lunes plus tard, après que le troisième étage de la tour des mages eût été employé à travailler sans relâche sur un projet secret, la voix s'éleva à nouveau. On ne l'entendit plus jamais, tout comme l'on n'entendit plus parler du projet. Certains murmurent que Lucain aurait fait disparaître tous les documents qui s'y rapportaient avant de mourir. Quoiqu'il en soit, encore aujourd'hui, la capacité des voleurs à disparaître mystérieusement en étonne plus d'un.

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Par : Rédaction, le 18 octobre 2006 à 00:00