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La Bibliothèque Interdite I - La jeunesse de Séverin

- Dites-moi, Alaric, que va-t-il se passer? Pensez-vous vraiment pouvoir les retenir?

- Les retenir? Voyons, Séverin, regarde-les. Penses-tu vraiment qu'un vieillard comme moi et un jeune novice d'Artherk pourraient faire quoi que ce soit face à ces furies? Vois, ils ont le regard fou, on dirait des bêtes... Non, si j'y vais, c'est pour sauver l'âme de leurs pauvres victimes... La famille n'a pas à payer pour les erreurs du fils. Quelle folie...

Alors que le vieux prêtre achevait d'enfiler sa robe blanche, Séverin laissa son regard dans le vide. En écartant un peu le rideau, il aurait pu voir une foule de paysans et de bourgeois amassés sur la place du village, l'air mauvais. Il y a encore peu, tous se saluaient joyeusement, les commères épiaient derrière leurs fenêtres, les bambins tournaient les marchands en bourrique... À l'instant, ces derniers jetaient des pierres sur la route, portaient des torches, couraient apporter du vin à leur parents, et quant aux vieilles femmes, elles s'agitaient bizarrement, le regard enflammé. Un spectacle d'horreur, de folie, que Séverin ne voulait pas contempler pour le moment. Il ferma les yeux, se signa, puis récita une courte prière. Puis, comme Alaric était prêt, il saisit une besace sur la table et le suivit à l'extérieur.

La scène d'apocalypse qui se déroulait au dehors s'arrêta un instant lorsque les deux fidèles de la Lumière parurent sur le seuil du temple, puis elle reprit comme si de rien n'était.

- Quoiqu'il arrive, Séverin, reste bien près de moi.

Le soir commençait à tomber, la foule se mit en route, à la lueur des torches, au son des hurlements. Il se dégageait de cet équipage fantastique une impression irréelle, un relent de surnaturel qui se serait oublié dans ce monde. Les rayons du soleil, jetés comme des cordes à des naufragés, semblaient vouloir essayer de les retenir une dernière fois. Puis, la nuit prit sa place, douce, sombre, et froide, comme si la lumière même ne voulait pas assister à la scène. Sous les volutes de fumée, sous l'odeur des braseros qui ronflaient, sous les vapeurs acides de la sueur, la même fragrance se dégageait de chacun des membres de la foule, la même note subtile qui colorait l'étrange parfum du groupe... La peur, c'était bien la seule chose qui avait permis un tel rassemblement. Poussée par un formidable élan, la foule parcourut la distance jusqu'à la ferme des Forgefer en un temps record.

Séverin avait même du mal à suivre, et agrippait presque désespérément la main de son mentor, tant pour arriver à le suivre, que pour garder près de lui la seule présence rassurante qu'il y ait jamais eu dans une telle débauche de mégères et d'ivrognes.

Une fois dans la cour de la ferme, la petite troupe s'arrêta, interdite, devant l'étrange spectacle qui s'offrait à elle. Au creux du L formé par la grange et la maison, tassés dans l'ouverture de la porte, se tenait la famille, serrée autour du père. Celui-ci, les cheveux blanchis, le corps voûté, tenait sa femme serrée contre lui. Dans les jupes de cette dernière, une fillette aux longues boucles brunes se blottissait, tremblante, terrorisée par l'arrivée de la foule. Elle ne cherchait même plus à cacher ses pleurs, et de grosses larmes coulaient le long de ses petites joues rosies par le froid. Étrangère à tout ce qui s'était passé dans le village, elle ne comprenait pas ce que venaient faire ces gens ici, qui avaient l'air si méchant... Elle pouvait reconnaître ses camarades d'école, des pierres dans les mains, qui la regardaient, interloqués. Et pourtant, elle semblait comme placée ici, comme suspendue entre deux mondes auxquels elle n'appartenait pas, comme un ange qui se serait coincé une aile dans la porte des enfers.

D'une simple pression de la main, Alaric retint Séverin. Lui aussi se souvenait très bien des nombreuses fois où la petite Mélusine était venue au temple, de son sourire, de ses rires dans les couloirs, de sa voix si douce et si fragile... Lui aussi aurait voulu aller protéger cette famille, cet homme qui accusait déjà le poids des années, cette femme usée par les travaux de la ferme, et cette petite fille... Mais ça aurait été imprudent. S'il ne pouvait pas retenir la foule malgré ses prêches, c'était extrêmement fâcheux, il ne fallait toutefois pas y laisser la vie pour autant... Mais, tout essayer pour les sauver, avec l'aide d'Artherk. Peut-être que tout cela ne se terminerait pas aussi mal qu'il le craignait.

A mi-chemin entre la ferme et la foule, à terre, on pouvait distinguer une forme sombre, une sorte de sac. Comme si la nuit avait décidé que la contemplation avait assez duré, qu'elle n'avait pas que ça à faire, le sac remua. Interloquée, partagée entre répulsion et curiosité, la foule s'agita, mais finit par rester à sa place. La toile de jute, d'un mouvement de hanche, se redressa sur ses genoux, et offrit à la foule un visage tuméfié. Tous reconnurent, sous le hoquet d'un rire dément, le regard biaiseux et débilitant d'Uron, le fils aîné des Forgefer, l'idiot du village, le bossu, le monstre. Celui que l'on soupçonnait toujours dans le village, parce qu'avec une tête comme ça, il avait forcément quelque chose à se reprocher. La lèvre inférieure, pendante, était constamment recouverte d'une épaisse couche de salive, qui tombait parfois sur sa blouse tâchée d'on ne sait quoi. Ses cheveux étaient gras, les oreilles décollées, le regard, louche, rasant sous un front proéminent. Doublé d'une force herculéenne, ce corps difforme avait toujours inspiré une certaine crainte au village, car nul ne pouvait deviner ce qui se tramait dans cette tête dérangée. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, on s'était bien amusé, tous, à la fête de la Lumière, quand il avait porté les enfants sur son dos...

Mais ce soir, toute bienveillance avait disparu, d'un côté comme de l'autre. Les yeux d'Uron brillaient d'une lueur démente, et, même ainsi, à genoux dans la cour de ses parents, les mains attachées dans le dos, il semblait les menacer, comme s'il allait, d'un instant à l'autre leur sauter dessus et les tuer tous. De leur côté, les villageois raffermirent leur prise sur les fourches et les torches.

Reoval, tenant toujours sa femme par l'épaule, s'adressa à la foule, des sanglots dans la voix:

- Je sais que rien ne pourra réparer les dommages qu'il a fait! Aussi... Aussi, je vous le livre, qu'il soit soumis à la Justice Divine! Prenez-le!

Odelric, le marchand du village, s'avança, une torche dans une main et une torche dans l'autre, puis répondit d'une voix déformée par la colère et la folie. On eût dit un cochon que l'on aurait égorgé, mais qui aurait pu parler. Le son aigu de cette voix nasillarde insupportait Séverin au plus haut point.

- Et qui me rendra mon fils, Reoval? Qui paiera pour les bêtes qu'il a tuées? Hein?

- Je ne peux pas faire davantage... Je suis comme vous! Vous savez bien qu'il n'a pas toute sa tête! Prenez-le, si... Si vous y tenez tant, mais laissez ma famille en paix!

- Pour que la relève soit prise? Jamais, Réoval, jamais! Il n'a pas pu apprendre tout ça tout seul! Vous devez payer, vous aussi!

- Mais nous n'avons rien fait! Répondit le père dans un sanglot désespéré.

- Et rien ne vous autorise à les punir pour ce qu'a commis leur fils, Odelric. Seul Lothar pourrait vous le permettre, et je doute que le Juste voit tout cela d'un très bon oeil, ajouta Alaric, tentant tant bien que mal de juguler les élans meurtriers du marchand.

- Ah oui? Et où étaient-ils, tous vos dieux, quand mon fils est mort dans les mains de cette... ce... ce monstre!? s'exclama Odelric en ponctuant sa question d'un crachat vers la forme au milieu de la cour.

À ce moment, comme si la scène faisait partie d'une pièce de théâtre macabre, Uron lança sa réplique, dans un gargouillement obscène de sa voix rocailleuse

- Gloire au Sanglant! Gloire! Gloire! Hahaha... Vous êtes que des Ver-nimes! Ver-nimes! Gloire au Chaos! Gloire!

Ce fut le signal de l'hallali. Comme s'il restait une once de folie dans la bourse du vent, celui-ci la souffla sur la foule qui s'emporta. Sous les yeux terrifiés de Séverin, blotti contre le prêtre, les pierres se mirent à voler, les torches atterrirent sur les toits de chaumes. La foule se jeta tout d'abord sur Uron, le battant. Il semblait extrêmement important pour tous ces gens de porter au moins un coup à leur victime, fût-elle désarmée, attachée, et submergée par le nombre. Les cris de douleurs de son frère, bientôt transformés en râles firent pleurer de plus belle la petite Mélusine. Séverin s'accrocha à son regard, il essaya de faire comprendre à ces deux yeux qui l'appelaient à l'aide qu'il ne pouvait rien faire à moins d'y perdre la vie. Les pierres pleuvaient autour de la porte, les parents encourageaient leurs enfants. Dans la cohue, un bras tendit une corde, qui fut passée au cou d'Uron. Celui-ci ne se débattait plus que faiblement. Puis la foule, dans son élan, traversa la distance qui la séparait de la ferme. Dans un hurlement horriblement silencieux, Mélusine ouvrit la bouche, le regard toujours planté dans les yeux du novice. Puis, en levant les bras pour se protéger, elle rompit un instant le lien qui les unissait, et fut happée par la foule.

Ce fut comme un choc pour Séverin, qui s'élança, malgré la tentative d'Alaric de le garder près de lui. Il courut vers la ferme, poussant, bousculant dans la cohue ceux qui se trouvaient sur son passage. La robe blanche fut bientôt tâchée de boue, l'odeur du sang se mélangea à celle de la sueur, et sembla décupler la folie des villageois. De toute ses forces, le petit serviteur d'Artherk se jeta contre un corps. Il ne restait plus que quelques pas jusqu'à la porte, pour reprendre Mélusine, l'emmener au temple, la sauver... Mais la torche qui s'abattit sur sa tête réduisit ses espoirs à néant. Il s'écroula, inconscient, piétiné par ceux-là même qui le saluaient avec respect quand il sortait du temple. Plongé dans un néant silencieux, Séverin lâcha prise.

C'était le matin quand il se réveilla. Penché au-dessus de lui, le visage bienveillant d'Alaric le regardait. Il sentait tout son corps usé par le dur labeur da la veille.

- Ouf, Alaric, quel cauchemar... J'ai fait un bien mauvais rêve.

Le vieux prêtre resta silencieux, tenant un instant un tissu mouillé sur le front de son novice. Puis, lentement, il se tourna vers le levant. Séverin, en se redressant, avisa dans sa besace un étrange grimoire qui dépassait. Il avait souvent vu Uron le tenir, ces derniers temps, il avait même pensé lui proposer de l'aider à le lire...

- Alaric? Qu'est-ce que vous voulez faire avec ça? On pourrait l'envoyer à l'évêché, pour qu'ils l'étudient... non?

Surpris par le silence de son mentor, il regarda dans la même direction que lui.

Au milieu des ruines carbonisées de la ferme, au centre de la cour, quatre bûchers achevaient de se consumer, laissant échapper des fumerolles dans l'air frais du matin...



Par : Rédaction, le 24 novembre 2006 à 00:05