La Bibliothèque Interdite II - Les débuts de l'Ordre


La pluie tombait en grosses gouttes froides sur les ruines de la vieille bâtisse. Elle ruisselait sur les vieilles pierres, sur les poutres noircies par l'incendie. Quelques ustensiles divers, répandus sur le sol, témoignaient de la violence des évènements. Un vieux chaudron couvert de graisse finissait de se noyer sous l'assaut de la pluie, une poupée s'enfonçait doucement mais sûrement dans la boue grisâtre. Dans la pâle lueur d'une aube aux yeux jaunis par une longue nuit de cauchemar, le ciel semblait se déchainer pour laver les traces qui subsistaient à la surface de la terre. Dans une combinaison parfaite des deux éléments, la boue se faufilait dans toutes les pièces, et recouvrait petit à petit chaque centimètre du sol. Parfois, le craquement sinistre d'une poutre à moitié consumée annonçait au reste de la chaumière le futur qui lui était réservé. A ce train, dans une semaine, il ne resterait que quelques pierres de ce qui avait été une solide demeure familiale, et d'ici un mois qu'un tertre ridicule. Après les Hommes, la nature s'employait à faire disparaître le souvenir de ce qui s'était passé.

Les bourrasques humides avaient rendu la robe de bure collante et lourde, et courir devenait vite épuisant dans ces conditions. Toutefois, les pieds chaussés de sandales et recouverts de boue continuaient leur course maladroite. Parfois, la terre s'attachait en lourds paquets collants aux semelles, et l'instant d'après se dérobait brusquement sous le pied. L'homme en robe ne s'arrêtait pourtant pas de courir, et jetait de temps à autres un coup d’oeil rapide derrière lui. Concentré sur son souffle qui s'échappait en petits nuages de buée dans l'air matinal, il ne sentait plus que faiblement le froid qui rendait ses doigts et ses pieds durs. L'eau, qui l'enserrait dans une gangue glacée, le vent qui soufflait malicieusement dans son dos, tout cela était bien loin. Les mains tenaient fermement une grande pochette de cuir, rectangulaire, sombre, lourde. Bien que celle-ci semblât le gêner dans ses mouvements, il paraissait y tenir particulièrement, et la gardait serrée contre sa poitrine, à moitié glissée sous son coude.

Au bout d'un long moment, le rythme de sa course diminua progressivement. Il finit par s'arrêter tout à fait, son regard parcourait les environs. Le visage tordu dans une grimace peu amène, le corps plié, il essayait de reprendre son souffle. Le sang battait à ses tempes, en un bourdonnement rapide et assourdissant. Il se trouvait dans une petite combe recouverte d'une herbe courte, et bordée d’une forêt aux teintes déjà marquées par l'arrivée de l'automne. Les fils translucides des gouttes qui chutaient du ciel venaient terminer avec force leur course dans le sol spongieux, et éclataient dans une explosion humide et sonore. Au moins, au fond de la vallée, le vent se faisait moins sentir. Le moine déglutit plusieurs fois d'affilée, tandis que les mouvements de sa poitrine se faisaient moins amples et moins frénétiques. D’un coup d'oeil, il vérifia l'état de la pochette de cuir. Elle était toujours bien fermée, son contenu ne serait à priori pas abîmé par la colère des éléments. Enfin, après avoir fait quelques pas lâches pour détendre ses muscles endoloris, il reprit avec peine sa course, en direction de la lisière de la forêt.

Les feuilles n'étaient que d'une maigre protection sous les lourdes rafales de vent, immanquablement accompagnées de leur ondée glaciale. Le sol d'humus et de terre détrempée devenait une glissoire diabolique sous les sandales, qui n'étaient de toute façon pas conçues pour une telle course. D'un bras, le moine s'accrochait à la dure écorce des arbres, pour tenter de conserver un équilibre précaire durant son ascension. Les racines étaient comme autant de pièges sous ses pieds, le lichen moite rendait les branches glissantes et tâchait ses mains, rapidement écorchées. La douleur piquante n'était guère plus qu'une information envoyée de sa paume vers son cerveau, noyée et perdue dans le froid qui l'engourdissait. Inlassablement, il continuait sa course, franchissait à grand pas les obstacles qui survenaient devant lui. Enfin, il atteignit le somment de la pente, et la lisière de la forêt.

Le terrain qui s'étendait devant lui descendait doucement, les pâturages se perdaient au loin dans la brume. Le soleil, masqué sous l’épaisse couche de nuage, ne dégageait qu'une vague luminescence grise et ne semblait pas vouloir se montrer davantage aujourd'hui. Après les ténèbres de la nuit, il paraissait vouloir rester encore à l'écart pour ne pas voir ce qui s'était produit en son absence. Cependant, à la bordure de la brume, à quelques centaines de mètres, le moine distinguait enfin l'amas de ruine qui tenait encore bravement sous la pluie. Son visage s'apaisa brièvement, puis il repris une dernière fois sa course. La pente était douce, et la proximité de son objectif lui donnait des forces nouvelles, aussi parcourut-il rapidement la distance qui le séparait des pierres noircies. À quelques pas de la ruine, il s'arrêta enfin, repris son souffle, puis observa les environs. L'endroit semblait désert, ce qui ne manqua pas de l'inquiéter un instant.

- Séverin ! Séverin ! Seule le martèlement de la pluie sur le sol lui répondit, jusqu'à ce qu'il aperçoive enfin un mouvement dans une des pièces.

- Ah, enfin, Séverin articula-t-il. J'ai eu peur un instant que vous ne m'ayez oublié derrière vous…

L'homme qui lui faisait face arborait une petite barbe grisonnante et un regard clair et déterminé. Sa robe de bure n'était pas moins trempée que celle de son confrère, mais il ne semblait pas gêné le moins du monde. Ses mouvements amples et précis dégageaient une grande impression de force, renforcée par son visage marqué par le temps.

- Vous oublier derrière moi ? Allons, ce serait bien mal me connaître, surtout pour vous, Maelcar. Vous savez bien que j'aurai encore attendu quelques jours de vous voir revenir avant de me mettre en route

- Je sais, je sais… la fatigue sans doute ! Enfin, j'ai récupéré ce que nous voulions. Ça n'a pas été particulièrement facile, mais j'y suis parvenu.

- Vraiment? C'est parfait, montrez-moi ça...

Maelcar ouvrit lentement la pochette de cuir qu'il portait, et en tira à demi un lourd volume. Celui-ci était relié de cuir rouge, et protégé par des fermoirs noirs. La rouille qui prenait doucement possession de l'armature permit à Séverin d'estimer rapidement l'ouvrage comme étant un très ancien recueil de rituels. Visiblement, c'était ce qui avait valu à cet étrange marchand la colère de ses voisins et la « Justice » royale. Les gouttes tombaient sur l'épaisse couverture en lourds claquements sinistres. Un tel livre ne devait surtout pas se retrouver entre n'importe quelles mains.

- Parfait, range-le vite, il ne faut pas l'abîmer. Partons, il nous reste une longue route à faire.

Maelcar s'empressa de refermer soigneusement la pochette, écrin si mince contre l'ennemi implacable qu'était l'humidité. Puis, il prit le bâton que lui tendait Séverin, et après avoir glissé la pochette dans une besace, le suivit.

Après quelques heures de marche, les deux hommes, dont l'un montrait des signes évidents de fatigue, sentirent sous leurs pieds le sol vibrer de la cavalcade d'un détachement de cavaliers. Au milieu d'une plaine sans arbre, il était inutile de fuir, d'autant qu'ils avaient déjà été repérés. Séverin s'arrêta donc, et se plaça devant Maelcar. Ce dernier ajusta la besace dans son dos, en tâchant de la dissimuler le plus possible.

Sous la pluie qui battait inlassablement, Séverin fit face au commandant de la troupe.

- Halte! Lança ce dernier. Sur ordre de l'inquisiteur Ferna, déclinez vos identités!

Sans se démonter, le moine se présenta, ainsi que Maelcar, comme deux frères d'Artherk en route vers Silversky. Le commandant plissa un instant les yeux comme pour réfléchir, puis descendit de cheval. Vu de près, il était conforme à l'image que s'en faisait Séverin: un rustre de campagne, le visage rougeaud, plus occupé à rester au chaud dans la caserne qu'à patrouiller sous une pluie de fin de monde. Sa cotte était mal ajustée, son haubert trop petit, et son ventre dépassait de sa ceinture à franges comme un poulpe monstrueux.

- Ah ouais? Et bien, mon père, 'va falloir éclaircir tout ça alors. Vous allez nous accompagner au château vite fait, et nous montrer ce que vous transportez.

- Je doute que nous fassions quoi que ce soit de tout cela , rétorqua Séverin. D'un geste lent, il sortit une enveloppe de cuir qu'il ouvrit, ainsi qu'une médaille, et tendit le tout au commandant. Comme vous pouvez le voir sur cet ordre de mission, Sa Majesté ne serait certainement pas enchantée du quelconque retard que nous pourrions prendre. Aussi vous conseillerais-je de nous laisser partir, ainsi, je pourrai sans doute glisser un mot au Capitaine de la Garde Royale à propos de l'escouade des cavaliers de ce pays, et de leur chef en particulier.

Le Commandant jeta un oeil à la lettre, puis à la médaille, puis de nouveau à la lettre. Enfin, il plaqua le tout sur la poitrine de Séverin, puis se retourna vers ses hommes.

- On continue, c'est bon pour eux! leur cria-t-il, avant de prendre la tête de la troupe et de repartir au galop en direction du château.
Séverin se tourna alors vers Maelcar, souriant, puis se remit en route. Son compagnon, un instant étourdi, ne tarda pas à réagir.

- Mais... Mais... Mais... comment...? Et puis qu'est-ce que c'est que cet ordre du Roy? Vous auriez pu me mettre au courant au moins! Ça m'aurait évité de devoir me cach...

Séverin l'interrompit d'un éclat de rire, puis lui tendit la lettre sans un mot.

- Hein? Mais, c'est une simple demande de la bibliothèque royale! Comment avez-vous pu...?

- Maelcar, voyons... ce n'est tout de même pas la première fois que tu mets les pieds hors de la Capitale! À ton avis, dans un endroit aussi perdu, combien de chances avions-nous de tomber sur un officier lettré? Mmh? Alors tu vois, ce n'était pas un gros risque à prendre, et ce sceau Royal en bas a suffi à le dissuader. Non, ce qui m'inquiète plutôt, c'est cette histoire d'inquisiteur... Allons, viens, Nayton nous attends.

Sous les cordes du déluge qui continuait à s'abattre sur la région, les deux hommes reprirent leur marche, la bure collant à leur corps comme la terre à leurs sandales...



Par : Rédaction, le 24 novembre 2006 à 15:00