Le plancher de l'auberge craquait bruyamment sous les pas de tous ses visiteurs. Placée au bord de l'une des principales routes marchandes, elle accueillait quotidiennement une foule de voyageurs, de commerçants, de soldats, de vagabonds, qui y trouvaient un gîte et un couvert à la hauteur de leurs moyens. Autant dire que les écuries recevaient souvent autant d'êtres humains que de chevaux. De la salle commune s'élevait un brouhaha dont l'intensité variait au rythme des tournées de bières, des parties de cartes, des bagarres qui éclataient puis s'éteignaient rapidement. Attablés dans leur coin, les représentants de la noblesse prenaient soin d'afficher un air de dégoût prononcé, une moue ridicule qui passait de toute façon inaperçue. Certes, le repas ne valait pas celui servi à la taverne de Silversky, mais il leur fallait bien s'en contenter. Un ventre vide ne sied pas à l'élite du Royaume.
Le tavernier venait tout juste de les servir, et s'en retournait à son comptoir. Le plateau vide glissé sous l'épaule, son torchon sur le bras, il répondait machinalement aux ivrognes qui lui passaient commande. En homme d'expérience, il savait pertinemment qu’un homme qui a soif ne reculerait devant rien, et irait le chercher jusque derrière son comptoir. Aussi marchait-il nonchalamment, le regard un peu vague, tout en évitant les coups qui passaient près de son visage et les flaques de bières. Un choc contre son bras le tira de sa rêverie. Il venait de heurter une petite forme encapuchonnée, qui s'inclina pour s'excuser avant de monter vers les chambres. Ces moines... Non seulement il ne les comprendrait jamais, mais en plus leur apparence de pauvreté l'inquiétait toujours : comment être sûr qu'ils pourraient le payer ? D'autant plus que le vieux qui les accompagnait n'avait vraiment pas l'air en forme... Bah, les gardes royaux qui passaient la nuit ici pourraient sûrement l'aider en cas de litige.
Arrivé devant la chambre, sur la galerie qui surplombait la salle commune, le moine ouvrit prestement la porte, puis la referma avec soin. Il ôta sa capuche puis déclara, à l’attention des deux autres personnes dans la pièce :
- Quel bazar là-dedans ! Je ne suis même pas sûr que Wilhem nous retrouverait, s'il arrivait.
Le plus jeune, assis sur un tabouret bancal, lui répondit d’une voix lasse :
- Allons, ne parle pas de malheur... C'est déjà assez difficile comme ça.
- Je sais, je sais... Comment va-t-il, au fait ?
Tourné vers le vieillard allongé sur le lit de paille, le jeune moine tira un mouchoir de son sac, et épongea soigneusement les perles de sueurs qui constellaient le front dégarni, souligné de sourcils blancs.
- J'ai réussi à lui faire boire un peu de vin, et je l'ai laissé se reposer. Mais il est au plus mal... Il faut que Wilhem se dépêche, s'il ne veut pas arriver après que... après que...
Le reste de sa phrase s'étrangla dans sa gorge. Le second moine lui posa alors une main sur l'épaule, et soupira, sans parvenir à trouver de mots pour le réconforter. Puis il s'assit à son tour, et commença à manger du bout des lèvres. La nourriture avait un goût fade, le vin ne propageait pas dans son corps la chaleur habituelle... La lune, qui montrait son blême visage par la lucarne, annonçait l'arrivée d'une nuit terrible. Dans le silence de la chambre, tout au long de leur veillée, les moines allaient se retrouver face à ce qu'ils redoutaient le plus. Ils étaient condamnés à attendre, dans l'anonymat d'une taverne miteuse, l'arrivée d'un messager de leur ordre. Tout ce qu'ils demandaient, c'était que ce dernier précède de quelques instants la faucheuse, elle ne tarderait sans doute pas à venir chercher le vieillard allongé. D'y songer, Nayton en perdait l'appétit, mais il fallait bien manger : une longue journée de marche les attendait le lendemain.
Après quelques heures de veille, un soupir plus profond en provenance du lit les tira de leur sombre rêverie. Le vieillard s'agita un instant, puis ouvrit des yeux déjà voilés par le vide qui s'installait petit à petit dans son corps. Le jeune moine se précipita à son chevet :
- Ne bougez pas, Séverin, vous êtes encore faible... Tenez, buvez un peu...
- Ça ira, Termain, lui sourit le vieil homme. Je suis faible, certes, mais je n'ai pas encore dit mon dernier mot. Wilhem n'est pas arrivé, encore ?
Nayton, debout derrière son confrère, secoua doucement la tête. Il ne pouvait s'empêcher de sourire en voyant son vieil ami bouger à nouveau, l'esprit toujours aussi vif.
- J'espère qu'il ne lui est rien arrivé. Depuis que cet inquisiteur a commencé à s'intéresser à nous, nous n’avons eu que des problèmes... Comme si notre tâche n'était déjà pas assez difficile.
- C'est vrai, Séverin, dit Nayton, mais il fallait s'y attendre. L'inquisition Royale n'allait pas pouvoir ignorer indéfiniment la disparition de tous ces ouvrages.
- S'il faisaient correctement leur travail plutôt que de se livrer à ces barbaries, nous n'aurions même pas eu besoin de nous en mêler ! Une quinte de toux secoua sa poitrine, et Termain l'aida à s'allonger doucement, puis remonta les couvertures. Mais à cause de leur incompétence, de leur refus de voir les choses en face, nous en sommes réduits à passer plus de temps à nous cacher qu’à travailler...
- Certes Séverin, mais au moins, nous avons pu sauver ce que nous pouvions... Et Wilhem est allé essayer d'arranger tout cela avec le Prince. Il nous faut être patient à présent. Reposez vous...
Après avoir bu une gorgée de vin, le vieillard s'allongea et ferma les yeux. La sueur perlait à nouveau à son front, et son teint prenait un aspect blême du plus mauvais augure. D'un signe de tête, Termain indiqua qu'il souhaitait parler à Nayton, à l'extérieur de la chambre.
L'agitation de la salle commune avait fait place à la langueur des fins de fêtes, les corps las se trainaient avec lourdeur jusqu'à leurs couches, quand ils ne restaient pas simplement écroulés à une table. Ici ou là on terminait une partie de carte, on flattait la ribaude dans l'espoir de passer une nuit moins solitaire, on finissait une bouteille de rhum... Une lourde chape de plomb semblait s'être abattue sur toutes les épaules dans la pièce. Après les illusions de la soirée, tous revenaient à la dure réalité d'une pauvre vie et d'un fort taux d'alcoolémie. Dans le brouillard des vapeurs ethérées de la bière qui envahissait leurs esprits, les locataires se décidaient lentement à gagner une couche. Les nobles, quand à eux, avaient quitté depuis bien longtemps la tribune de ce spectacle. Les joies de la plèbe étaient sans doute trop simples pour eux.
Debouts devant la porte, la voix à peine plus élevée que le bourdonnement sourd qui s'élevait au bas de la mezzanine, les deux moines semblaient se contempler dans un face à face ponctué de hochements de tête. En s'approchant, on pouvait, l'oreille furieusement tendue, distinguer des bribes de conversation.
- Je ne le pensais pas si en forme. Il a l'air de pouvoir tenir encore quelques jours...
- Je ne m'y fierais pas, à ta place, Termain. Dans toutes les agonies, il y a des regains d'énergie ou de volonté... Et, malheureusement, après chacun d'eux, l'état du malade s'aggrave.
- Ce serait sans espoir, alors? Je... Je n'arrive pas à m'y faire, à y croire. Ça me paraît si... irréel.
- À moi aussi, mais malheureusement... c'est bien vrai. Nous aurions dû nous en douter, il n'allait pas vivre éternellement. Tout de même, je n'aurai pas pensé que cela arriverait aussi rapidement. Il semblait encore si fougueux il y a à peine quelques jours...
Un hoquet secoua la capuche de bure du plus jeune des moines. D'une voix douce, presque inaudible, son compagnon l'invita à regagner la chambre. Tout deux restaient debout, contemplaient d'un regard brillant l'homme qui les avait accompagné depuis si longtemps. Les larmes coulaient en flots salés des yeux de Termain. Nayton, lui, n'arrivait pas à pleurer, mais sa gorge était si serrée qu'elle lui faisait mal. Loin de lutter contre la douleur, il s'y abandonnait, et elle emplissait toute sa poitrine, secouait son corps de long spasmes silencieux. Sous ses yeux défilaient tous les moment qu'il avait partagé avec Séverin, son entrée dans l'Ordre, la consigne des ouvrages et des rituels, puis l'étude des livres interdits en compagnie du maître. Ils étaient tous animés de la même soif de connaissance, de cette volonté d'étudier les armes de leurs ennemis pour mieux les contrer. Parfois les projets portaient leurs fruits, et ils pouvaient sauver une âme grâce à quelque vieux rituel Artherkien ou Lotharien retrouvé au fond d'un grimoire à moitié dévoré par les mites. D'autre fois, ils arrivaient, en étudiant le rituel maléfique, à en deviner le sens, et à inventer un contre efficace. Ils avaient aussi connu l'abattement et l'envie de renoncer devant les échecs successifs, les grimaces diaboliques des possédés passés dans l'autre monde, les livres jetés au feu sans qu'une copie n'ait pu être sauvée, les familles en larmes devant les dépouilles suppliciées de l'un de leur membre... Mais toujours, Séverin avait été là, déterminé, à les emmener avec lui dans cette quête qui semblait si vaine. Séverin, qui semblait ne jamais douter, ne jamais renoncer, même quand l'impuissance lui faisait frapper de rage le mobilier qui l'entourait. Séverin, dont la flamme intérieure consumait toutes les appréhensions, et ramenait sa lumière partout où ses pas le portaient. Nayton et ses frères étaient tous venus se réchauffer à ce feu, ce brasier qui paraissait ne jamais vouloir s'éteindre. Et pourtant... Pourtant, cette nuit, son vieil ami, son maître, était au plus mal, allongé sur ce lit de paille, dans cette auberge miteuse, au milieu des ivrognes, sur une route de voyage... Le contraste était trop fort, la nuit glaciale qui entourait cette étoile en train de s'effondrer sur elle-même, les ténèbres qui recouvraient l'avenir... Termain somnolait à présent, tenant la main de Séverin. S'il advenait quoi que ce soit, il serait immédiatement au courant. La lune baissait dans le ciel, sa lueur se faisait plus ténue. Nayton décida de sortir sur la galerie.
De nouveau devant la porte, immobile, le visage dissimulé sous sa capuche, il se laissa aller à détailler la salle commune. Un calme relatif régnait à présent dans celle-ci, entre les ronflement des gros dormeurs, les cris étouffés des enfants pris dans leurs cauchemars. Nayton était comme une statue austère, chargée de veiller sur tout ce monde. Du haut de la mezzanine, il surplombait ceux que le sommeil avait emporté. Sa présence calme, pendant positif de l'inquiétude que pouvait susciter son apparence, s'étendait à travers la pièce. Elle survolait les tables et les pichets renversés, les poitrines grasses et les cartes poisseuses, et irrésistiblement, elle attirait le regard vers la forme sombre devant la porte de la chambre. La bure salie se confondait parfois avec les murs de bois, pour les insomniaques à qui l'esprit embrumé jouait des tours. L'ombre de la capuche semblait aspirer tous les rêves qui s'élevaient dans la pièce, dans un tourbillon onirique. Des ténèbres sur son visage, pour masquer ceux de son coeur...
La porte s'ouvrit tout à coup, et laissa passer un homme vêtu de la même robe. Il se précipita vers l'escalier, en évitant les obstacles que les corps endormis pouvaient représenter. Une fois en haut, Nayton l'attendait. D'un pas vif, ils se dirigèrent vers la chambre.
Comme s'il avait été averti, Séverin était assis sur son lit, le dos appuyé sur son oreiller, soutenu par Termain. Il buvait avec peine du vin dans un gobelet d'étain, et semblait encore plus pâle. Ses yeux bleus avaient viré au gris, son bras tremblait. Le nouveau venu s'inclina devant lui, tandis que Nayton fermait précautionneusement la porte.
- Ah, Wilhem, articula faiblement Séverin. Alors, as-tu fait bon voyage au moins?
- J'ai les informations que vous avez demandées, Père, et je...
- Allons, allons, assieds-toi. Je sais que c'est important, mais il me reste encore un peu de temps parmi vous. Prend un peu de vin, souffle, tu as dû faire une longue route.
- Oui, je... Wilhem saisit d'une main tremblante le gobelet que lui avait rempli Termain. Il ne s'attendait pas non plus à voir son maître dans cet état, et la vive émotion s'ajoutait à la fatigue de la course. Dans un grelotement plus fort que les autres, il renversa une partie du vin sur sa robe.
Personne ne sembla s'en rendre compte. Au dehors, le soleil encore faible lançait ses rayons par dessus les collines, pour que l'aurore apparaisse. L'astre pâle se levait doucement.
Séverin ferma un instant les yeux, comme pour puiser dans les forces qui lui restaient.
- Alors, dis-moi, Wilhem, comment s'est passée ton entrevue avec le Prince?
Ce dernier bafouilla une réponse, puis inspira longuement, les yeux fermés. Il essayait visiblement de se contenir, et y rencontrait les plus grandes difficultés.
- Comme vous le savez, Père, l'Inquisition Royale a été créée à la demande de l'Archevêque, avec l'accord du Roy. Aussi, ma demande a-t-elle paru plutôt étrange au Prince. Mais vous aviez raison de placer espoir en lui, c'est quelqu'un d'assez éclairé. Au moins m'a-t-il laissé terminer de parler avant de me poser ses questions. Vous le savez également, l'Inquisiteur Ferna occupe une place importante à la cour, il est très écouté. Et le prince ne cache pas son intérêt pour certains de ses discours. Mais après mon entretien avec lui, il semblait s'interroger. J'ai dû attendre longtemps dans l'antichambre, c'est ce qui m'a mis en retard, je m'en excuse.
- Ce n'est pas ta faute, voyons, tu le sais bien. Alors, qu'a décidé le Prince? Pourrons-nous un jour libérer nos frères?
- C'est mieux que cela, Père. Wilhem déplia avec soin un grand parchemin d'une enveloppe de cuir. Au bas de celui-ci s'étendait en rouge vif le cachet royal. Je ne sais pas comment il a obtenu cette signature, sans doute par quelque subterfuge ou quelque demande déguisée à son père... Mais voici: nous avons à présent la protection du Roy pour accomplir notre mission. Nos frères seront libérés demain sans condition des geoles de l'inquisition. Bien sûr, comme il s'agit d'un document bâtard, il nous faudra le garder secret, mais nous pourrons en tirer toutes les autorisations dont nous aurons besoin. Nous sommes libres, à présent. L'Ordre sera protégé à jamais, Père...
- Loué soit Artherk d'avoir mis au monde quelqu'un qui nous a écouté... J'ai attendu ce moment si longtemps, et je ne dois le voir qu'au moment de mon départ... La vie est décidément bien malicieuse...
- Père... chuchota Nayton, que devrons-nous faire? Comment faire vivre l'Ordre, sans vous?
- Allons, Nayton, murmura Séverin. Il sembla s'affaisser, sa voix se fit encore plus faible.Tu sais déjà tout cela. Suivez la voie que j'ai commencé à tracer, et portez-la au plus haut. Faites disparaître ces disciples de l'ombre qui suivent ces divinités impies, et ceux qui prétendent suivre Artherk... Faites.. Faites...
Séverin inspira plusieurs fois, par grandes goulées d'air. La douleur se peignait sur son visage, tandis qu'il tirait ses dernières forces pour parler.
- Mes amis, souffla-t-il, presque inaudible. Mes amis... J'aurais tant aimé rester avec vous... J'ai... J'ai aimé... vivre... parmi vous...
Sa poitrine se souleva. Ses mâchoires étaient serrées dans un dernier effort, pour rester maître de sa douleur. Par la lucarne, les rayons du soleil pénétrèrent timidement dans la chambre, petits filaments dorés et fragiles, qui venaient assister à la fin d'un vieil ami. La flamme de Séverin, celle qui ne l'avait jamais quitté depuis la mort de la petite Mélusine, l'abandonnait pour retourner vers ses soeurs, vers la boule brûlante qui apparaissait paresseusement. Les trois moines ne disaient mot, n'osaient pas bouger, de peur de précipiter ce qui paraissait être écrit depuis des millénaires. Semblable aux étoiles qui disparaissent doucement du ciel lorsque l'aube se lève, la vie quittait doucement le corps du vieux moine. Le rose de l'aurore, comme une divine aquarelle, vint colorer la peau grisonnante, la robe si sombre et si usée. Les tremblements se calmèrent, la respiration devint de moins en moins forte. Les mâchoires se relâchèrent, une impression de douceur se peignit sur son visage. Enfin, une dernière fois, la poitrine se souleva, imperceptiblement, et Séverin, dans le calme du matin, rendit son dernier souffle. L'atmosphère était paisible, silencieuse, la Nature avait passé le mot à ses créatures: « Aujourd'hui, un homme, un ami, quittera ce monde pour rejoindre les êtres qu'il aime. Ne troublez pas son départ... ». Termain appuya sa tête sur la main qu'il n'avait pas lâchée, pleurant en silence. Pendant un long moment, personne dans la pièce ne fit rien. L'âme du vieil homme planait doucement dans la pièce, comme pour leur faire un long adieu, la promesse d'un au-revoir proche. Aucun d'entre eux ne voulait briser cet instant. Par la lucarne, le Soleil, comme ravivé, lançait avec plus de courage sa lumière éclatante. Le ciel était pur, l'air frais. La journée allait être magnifique.
Quelques heures plus tard, Wilhem rejoignit Nayton devant l'auberge. Tout deux restaient silencieux. Les mots ne venaient pas, tout simplement, et échanger des banalités aurait été un sacrilège à leurs yeux. La dépouille de Séverin avait été placée dans un linceul, et Termain l'avait accompagnée jusqu'à la capitale, escorté par des soldats de la Garde Royale. D'un geste de la tête, ils se mirent en route, sans presser le pas. Leurs capuches étaient à nouveau sur leurs épaules, et les visages, bien que tirés par la fatigue, n'étaient pas moins amènes qu'à l'accoutumée. Au fond de leur coeur, ils savaient que Séverin était enfin en paix. La douleur était perceptible, mais ne les étouffait pas.
Au dessus-d'eux, le Soleil brillait de tout son éclat. Il inondait Althéa d'une chaleur réconfortante, la première du printemps qui naissait.
Par : Rédaction, le 23 novembre 2006 à 12:21