Gaelle retint son souffle lorsque les bottes de cuir passèrent devant son lit. Les lames grinçaient dans un craquement sinistre à chaque pas. La démarche était pesante, lourde, mais toutes les démarches se ressemblaient pour la petite fille. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'il fallait qu'elle reste cachée, sans faire de bruit, pour que les bottes et celui qui les portait ne puissent ni la voir, ni l'entendre. Quand elles seraient parties, Gaelle pourrait alors sans doute sortir et chercher son frère ou son papa. Ils étaient sûrement là, dehors. C'est vrai qu'il faisait nuit depuis longtemps déjà, mais il devait se passer quelque chose...
Thuril, son père, était rentré en courant, couvert de sueur. Il lui avait crié de se dépêcher. Une fois qu'elle était sous le lit, il avait rabattu les draps pour la cacher le plus possible. Gaelle l'avait cependant écarté, là, près du pied. Un petit peu, un tout petit peu, juste de quoi faire entrer un peu de lumière dans sa cachette. A son âge, elle avait encore peur du noir, et même si elle serrait sa poupée contre elle, ce petit rai de clarté sur le plancher l'avait rassurée. Ensuite, elle avait entendu Thuril parler à son frère à voix basse. Elle avait aussi entendu des bruits de fer, de casseroles, des choses que l'on renversait. Puis, des pas s'étaient dirigées vers la porte d'entrée, et elle avait entendu la voix grave et chaude de son père. Pourtant, elle y décelait cette fois-ci un accent qu'elle ne reconnaissait pas, une tonalité étrange qu'elle n'avait encore jamais entendue.
Gaelle avait entendu les pas de son frère se rapprocher à leur tour de la porte, puis elle avait perçu comme une étreinte, recouverte par une sorte de sanglot. Les deux hommes étaient ensuite sortis, et pendant longtemps, il n'y avait plus eu que le silence. Sous le lit, il faisait bon, la paille changée depuis peu embaumait. Gaelle s'était fait une sorte d'oreiller avec son manteau, et une fois installée confortablement contre le mur, elle avait peigné doucement sa poupée. Lila avait de longs cheveux blonds et une robe de princesse. Elle faisait rêver la petite fille, partageait ses joies et toutes ses peines. Depuis le jour où son papa lui avait tendu le paquet en papier de soie, Gaelle ne s'en était plus jamais séparée. Elle s'en souvenait très bien, c'était d'ailleurs la fois où toute la famille était réunie, avec le sourire, dans la capitale. Thuril venait de recevoir un titre de propriété sur des terres en friche, avec d'autres paysans comme lui. Ils avaient tous fait le déplacement pour venir le recevoir, en habit du Donartherk. Gaelle avait passé la journée sur les épaules de son frère, à regarder autour d'elle toute cette grande ville qui scintillait, qui vivait sous ses yeux. Elle s'était endormie avant la fin, épuisée par tant d'agitation. Son papa l'avait réveillée doucement, d'une caresse sur la joue, en lui souriant. Puis, sans un mot, il lui avait montré le paquet, posé sur le lit, dans la chambre de l'auberge. Sa maman et son frère la regardaient aussi, une lueur malicieuse dans les yeux, un sourire collé au visage. Lentement, elle avait déchiré le papier, avec précaution, comme si elle avait voulut le garder intact. Enfin, dans la lueur vacillante des bougies, la chevelure d'or de Lila était apparue.
Bien sûr, cela n'avait pas toujours été facile de rester avec la princesse de chiffon. Là où ils étaient, il y avait beaucoup de travail pour tout de monde. Il avait fallu défricher, couper les arbres, creuser un puits, construire les maisons, le temple... Pour préparer les champs, la forêt avait été incendiée par endroits, et la cendre recouvrait la terre cuite comme une fine pellicule de neige. Les racines étaient rabougries, et tous les animaux avaient fui la chaleur infernale des flammes et l'appétit dévorant du brasier. Quand la période des labours était arrivée, tous les alentours du petit village avaient subi les assauts de la charrue. La terre avait été retournée, piétinée, arrosée, ensemencée... Dans leur lutte pour faire pousser leurs produits, les hommes avaient utilisé tous les moyens à leur disposition. Pendant les récoltes, les haches avaient à nouveau prélevé un lourd tribu dans la forêt, pour la construction des granges. Parfois, quand elle n'aidait pas sa mère, Gaelle s'asseyait devant la maison, Lila sur ses genoux, et elle regardait les gens du village vaquer à leurs occupations, comme des fourmis. En quelques années, le travail abattu avait été impressionnant. À la place d'une forêt touffue se dressait un véritable petit village, organisé autour du temple et de la maison du chef. Le petit barrage était en bonne voie, les récoltes bien rangées sous les toits de chaume.
Gaelle se tira de sa torpeur en sursautant. Cela faisait bien longtemps que les bottes n'étaient plus là. Elle s'était endormie doucement en navigant dans ses souvenirs, Lila serrée fort contre son coeur. La nuit était tout à fait tombée à présent. En dehors d'un léger crépitement à l'extérieur, le silence était toujours aussi pesant. En tout cas, ni Thuril ni son grand frère ou sa maman n'étaient rentrés, elle l'aurait su tout de suite. Le plus silencieusement possible, elle rampa jusqu'au bord du lit, à la lisière de sa cachette. Du bout des doigts, elle écarta imperceptiblement le drap, pour jeter un coup d'oeil dans la pièce. Celle-ci était déserte. Sur la table, les plats étaient renversés, les tiroirs de couverts baillaient en dehors du buffet, refermé comme précipitamment. Une lueur vacillante baignait dans la pièce, apportée par les fenêtres et la porte. Ouverte en grand, cette dernière donnait à voir un puits obscur, des ténèbres épaisses. Mais, pas de trace des parents de Gaelle.
Avec mille précautions, elle sortit de sa cachette. À chaque craquement, elle s'immobilisait puis tendait soigneusement l'oreille. Son papa avait été très clair, il ne fallait pas qu'elle sorte tant qu'il n'était pas revenu... Oui, mais elle commençait à avoir très faim, et cette absence ne la rassurait pas. Une fois dégagée des draps, elle serra très fort Lila contre elle. Dans l'obscurité, tout lui paraissait plus grand, la pièce semblait vouloir la dévorer toute crue. Pieds nus, dans sa petite robe blanche, elle fit quelques pas, puis alla s'asseoir sur une chaise à côté du foyer. Elle avait l'habitude de s'installer là avant de manger, peut-être que ses parents le sentiraient et reviendraient plus vite? Elle garda Lila contre elle, puis remonta ses genoux sous son menton. Il y avait eu ces cris, tout à l'heure, peu après que papa soit parti... Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
Gaelle se remémora avec effroi l'hiver où un ours, affamé, était venu jusque dans le village. Tous les hommes s'y étaient mis, et ils avaient fini par le tuer. Ils s'étaient acharnés longtemps sur la bête afin d'en venir à bout. Puis ils l'avaient dépecée, et chaque famille avait reçu une part de viande. Bien sûr, ce n'était pas la première fois que Gaelle voyait un animal mort, mais cette fois-ci, elle avait été triste. Son papa avait été blessé, et l'ours semblait si malheureux... Elle avait vu la vie le quitter, la lueur dans ses yeux s'éteindre doucement. Il n'avait même pas crié, il était juste tombé, avait soupiré très fort, et c'était fini. Son frère, avec ses amis et les autres hommes, avaient crié de joie, il y avait eu une grosse fête. Mais Gaelle n'arrivait pas à oublier le regard de l'ours.
Plus tard, un homme était venu. Il était habillé tout en noir, sa cape rappelait le chatoiement des feuilles mortes en automne, les lacets de ses chausses, les ronces... Il était allé parler au chef du village, et aux hommes. Mais ceux-ci le jetèrent bien vite hors de la salle commune, en criant, en se moquant de lui... Il était parti sans un regard.
Décidément, penser à tout cela dans une maison vide, en pleine nuit, ce n'était pas très sérieux pour une grande fille de son âge. Gaelle se rappela le ton que prenait sa maman quand elle avait fait un cauchemar, puis gronda gentiment Lila. Finalement, elle descendit de sa chaise, et poussée par la curiosité, passa la tête doucement par la porte.
La route était déserte. La rosée de la nuit faisait luire doucement les toits et les bottes de paille. Au bout de la route, Gaelle distingua une forme sombre, sur le sol. À petits pas, elle se dirigea vers ce qui l'intriguait. Dans sa robe un peu trop grande pour elle et qui flottait légèrement, serrant sa poupée de chiffon sur sa poitrine, elle ressemblait à un spectre enfantin. Les maisons la regardaient passer, elles affichaient un rictus malsain dans l'ombre de la lune. La brume s'effilochait par-ci par-là, sans vouloir trop s'attacher. Enfin, Gaelle arriva près de la forme à terre, et étouffa un cri. Elle reconnut avec peine Arnaud, un ami de son frère. Ses traits étaient tirés de façon surnaturelle, comme si on l'avait aspiré de l'intérieur. Ses yeux injectés de sang formaient deux abysses de ténèbres au milieu d'un masque de souffrance, ses lèvres découvraient des mâchoires si serrées qu'il aurait été difficile d'y passer une lame. Il ressemblait presque trait pour trait au dessin du livre de la mère de Gaelle, quand le méchant nécromant voyait son sort retourné contre lui par l'épée du prince. La petite fille était pétrifiée, le regard fixé sur cette parodie de visage. Elle sentait monter dans son ventre une terreur sourde, tandis que défilaient dans son esprit les visages de tous ceux qu'elle aimait. Qu'avait dit papa, déjà? Le temple... Si elle devait retrouver son frère, il serait sûrement là-bas! Dans un tremblement, elle se mit à courir le plus vite possible, trébuchant, les yeux embués. L'inquiétude lui tiraillait les entrailles, une grosse boule se formait dans sa gorge, et pour calmer la douleur, elle serrait encore plus fort Lila contre elle. Elle ne regardait même plus où elle mettait les pieds et se dirigeait uniquement par habitude. Quand enfin elle arriva devant le temple, la douleur explosa. Des flots de larmes ruisselèrent sur ses joues, elle ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit.
La place du temple était ravagée. Les charrettes brûlaient, dégageant une forte fumée. Sur le sol, Gaelle distinguait à travers ses larmes des faux, des couteaux, une épée... Des corps de gens qu'elle reconnaissait, tirés comme Arnaud de l'intérieur, ou brûlés, presque noirs. Le chaos s'était abattu sur le petit village si vite, qu'on aurait dit que personne n'avait rien pu faire. Les fenêtres des maisons étaient brisées, les portes défoncées par endroits, certaines masures achevaient de se consumer. Dans un tremblement, Gaelle essuya ses yeux, et aperçut fugacement une robe dont la couleur lui rappelait quelque chose... Ce matin... la robe de maman... la robe de...
Aussi vite que ses jambes le lui permettaient, elle courut rejoindre le corps de sa mère. Du coin de l'oeil, elle vit, près du temple, une forme noire, debout devant une charrette. Une lueur éclata un instant, puis Gaelle s'écroula sur le sol, sans vie.
Offa sentit l'énergie vitale rejoindre son organisme. La quantité était plutôt faible, mais c'était normal. La nécromancie ne pouvait pas prendre plus de vie qu'il n'y en avait dans un corps, et une petite fille n'était sans doute pas la meilleure source qu'il aurait pu trouver. Il avait été surpris de la voir, au bord de la place, cette forme blanche dans la nuit. Davantage même, quand elle s'était mise à courir vers la route principale. Bien qu'étonné, il n'avait pas perdu de temps, et les filaments nécromantiques avaient jailli de ses mains presque immédiatement.
Il jeta un regard autour de lui. La place était dévastée, les corps des villageois jonchaient le sol. La Nature reprendrait bien vite ses droits ici... Pauvres fous qui n'avaient pas voulu l'écouter. La Mère l'avait envoyé, lui, pour les prévenir, puis pour la défendre. Cette agression durait depuis trop longtemps, il l'entendait se plaindre tous les jours, il percevait les gémissements des arbres quand la cognée entaillait leur dure écorce. Il n'avait fait qu'exécuter la volonté de la Mère. Les autres du bosquet comprendraient.
Offa tourna les talons, puis quitta le village. La forêt l'accueillit dans l'aube naissante, comme un écrin émeraude sous les jeunes rayons du soleil.
Lila regardait le corps sans vie de son amie. Serrée par une main morte, la poupée de chiffon semblait pleurer un pantin désarticulé, perdu dans une robe trop grande...
Par : Rédaction, le 19 décembre 2006 à 12:09